A propos du film Entre Les Bras, de Paul Lacoste

S’il faut des mots pour exprimer une idée, il faut des dates pour marquer des étapes, des débuts, des fins. Le film de Paul Lacoste, intitulé Entre les Bras,...

S’il faut des mots pour exprimer une idée, il faut des dates pour marquer des étapes, des débuts, des fins. Le film de Paul Lacoste, intitulé Entre les Bras, aborde la délicate question du passage de témoin en cuisine entre un père, Michel Bras, et son fils, Sébastien, au sein de l’un des plus célèbres restaurants du monde.

Ce film, à l’amour austère et à l’image parfois dure, interroge les mots et la notion même d’étape. Si les premières images montrent le départ effectif de Michel Bras de son bureau le 1er janvier 2010 (l’homme enlève avec émotion ses dernières photos d’un mur en liège), le chef revient immédiatement dès les images suivantes en cuisine. Erreur de montage ? Evidemment non… Faudrait-il alors plutôt retenir un jour de l’année 1995 où Sébastien, pour la toute première fois, réalise seul un plat pour le restaurant, une tartine de rhubarbe et de noix ? Peut-être. Filmer la passation n’est pas chose aisée.

La force de ce long-métrage, par delà sa capacité à mettre en images l’intime trajectoire de Sébastien (et de sa famille), est de montrer l’indiscernable, l’invisible, l’intangible. Car l’anecdotique rapprochement de ces deux dates, 2010 et 1995, montre qu’il ne s’agit nullement d’une passation mais d’une transmission. Là où le journaliste exige une date précise, une cassure, un avant et un après, une rupture qui fait « événement », le cinéaste acte à chaque image cette puissante réalité de l’ancestrale cohabitation entre un père et un fils; l’un transmet depuis qu’il a pris les rênes du piano, l’autre entend et s’imbibe de tout ce qui fait l’identité de ce lieu à part depuis que, petit, il a pénétré dans l’immense cuisine paternelle.

Il n’en demeure pas moins que ce film témoigne sans en avoir l’air de la difficulté de reprendre une telle maison. Michel Bras et sa femme le reconnaissent au détour d’une image et s’inquiètent même de l’avenir : il est plus difficile de rester au sommet que de l’atteindre… Plus dures encore sont les séquences d’un Sébastien Bras, seul face à l’assiette, en quête de nouvelles idées, d’un futur plat à mettre à la carte. L’homme apparaît dépité, ne sachant vraiment où aller. Plus tard, le film le montrera plus créatif, au Japon, loin de sa terre d’Aubrac natale… Quant à Michel Bras, il revient dans l’image et, en curieux qu’il est, se penche pour voir ce que son chef de fils va lui faire goûter. Et son jugement a souvent la puissance du couperet : il tranche sans sentiment et sans fioritures.

Transmission dans le temps, mais également dans l’espace. S’il a connu l’ancien restaurant familial, Sébastien Bras a grandi dans l’incroyable bâtiment futuriste pensé par son paternel, sur les hauteurs du plateau de l’Aubrac. Quand les images des travaux apparaissent à l’écran, on ne peut qu’être subjugué par la vision et le courage qu’il a fallu à Michel Bras pour se lancer dans une telle aventure. A l’époque, la destinée du couteau de Laguiole était encore très embryonnaire…

Inutile de tout casser, de tout bouleverser : cette règle d’or s’applique à l’assiette comme au lieu. L’histoire dira si ces choix sont les bons. Après 18 mois de tournage et plus de 150 heures de films, Paul Lacoste a réalisé un film intimiste, tendu, parfois dérangeant tant le visage mutique de Sébastien (une gueule d’acteur) peut être pénétrant et empli d’incertitudes. Il reste avant tout l’œuvre d’un amoureux de son sujet qui apporte un beau témoignage à la transmission en cuisine. Et à la transmission tout court. S’il faut des mots pour exprimer une idée et des dates pour marquer les étapes, les images d’Entre les Bras ont cerné ce qu’il y a de plus fort : la puissance du testimonial.

 Franck Pinay-Rabaroust

Entre les Bras – Sortie en salles mercredi 14 mars 2012

3 Nombre de commentaires
  • tiuscha
    14 mars 2012 at 9:19
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    très jolie et fine analyse. Merci

  • Arlette Chauffour
    2 avril 2012 at 8:11
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    Ce film est un régal pour l’oeil et pour l’âme !

  • Vincent Tasso
    21 décembre 2012 at 7:30
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    Bonsoir,

    A propos des Bras je me permets de vous conseiller de consulter l’ouvrage dont je suis l’initiateur paru chez Rouergue l’an dernier : « Le goût transmis ». Vous y trouverez un chapitre consacré à la transmission chez Bras.

    Bonne fêtes !
    Vincent Tasso

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