COUV-mirador.inddPubliée une première fois en 2009, la BD Mon gras et moi ressort en version augmentée avec des planches redessinées. L’album est toujours fort, il ne laisse pas indifférent. On souffre, on rit, le lecteur découvre, au-delà des caricatures habituelles, les souffrances et sentiments d’une jeune femme obèse confrontée à la discrimination, à la tentation et au jugement de la famille. Si Gally, l’auteur de Mon gras et moi, est bien l’héroïne de cette autobiographie, elle partage la vedette avec la nourriture. Qu’elle soit industrielle ou artisanale, elle est omniprésente au fil des pages. La jeune femme doit combattre sans cesse sa faim ou l’apprivoiser. Gally nous fait entrer dans son intimité avec un humour grinçant, presque dérangeant.

Pour aller plus loin et comprendre l’intérêt de cet album, entretien avec la diétécienne-nutritionniste Ariane Grumbach qui a lu la BD pour Atabula.

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ATABULA – Est-ce que tout ce que raconte Gally sur l’obésité et sa perception sociale dans la bande-dessinée Mon gras et moi représente une réalité banale pour une diététicienne ?

ARIANE GRUMBACH – D’abord, ce n’est jamais banal mais l’histoire de Gally est récurrente parmi les personnes qui viennent me voir. Beaucoup de mes patientes lui ressemblent : elles ont multiplié les régimes et ont l’impression que c’est désespéré à cause du manque de résultats.

Cette BD lève-t-elle une forme de tabou sur ces régimes dont on n’ose pas trop parler ?

Quand ils retrouvent réunis dans un groupe de parole, les participants découvrent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre cette situation. Ce sont des expériences très intimes dont on ne parle pas facilement, même à son conjoint. La femme qui a une alimentation très émotionnelle et qui vit avec une personne très éloignée de toutes ces questions de poids, se retrouve seule face à ses problèmes de calories, d’apports énergétiques. Souvent elle préférera se taire pour éviter un sujet qui fâche. Gally ouvre une formidable fenêtre pour ces femmes-là : elle délivre un témoignage dans lequel chacun peut se reconnaitre, avec un humour et un ton qui dénotent du discours habituel.

A la lecture de la BD, il ressort ce sentiment que la vie d’une personne « grosse » peut vite se transformer en enfer ?

Ne connaissant pas personnellement Gally, je ne sais si elle a vécu tout ce qui relaté dans la BD. Mais il est certain que ce qu’elle raconte peut se voir comme un catalogue de situations et de sentiments que vivent et ressentent des personnes grosses.

De nombreuses études spécialisées montrent que notre rapport à la nourriture est guidé par la psychologie. Cette BD pousse-t-elle selon vous ce rapport à son paroxysme ?

J’ai vu trois dimensions dans le rapport de Gally à la nourriture. D’abord la gourmandise : j’aime manger et ça me plait. Il y a ensuite la part liée au réconfort, notamment quand on a un coup de blues : ça fait du bien de manger une part de gâteau au chocolat… Ensuite il y a la dimension du régime. Celle qui joue avec la frustration : plus je me suis privée plus le craquage va être violent, on va se lâcher et on compense.

Cette triple combinaison est-elle courante chez vos patientes ?

Pas forcément car chez beaucoup de personnes passées par des régimes et des échecs, le plaisir de la nourriture s’est éteint. La nourriture est devenue l’ennemie. Mais ce qui est courant c’est la nourriture émotionnelle, la nourriture doudou qui peut entrainer des problèmes de poids.

Quelles sont les solutions pour échapper à cette situation où la nourriture devient un ennemi à combattre ?

Le psy n’est certainement pas une étape obligatoire. Dans mes études de diététique, il n’y avait pas de psychologie. Mon travail est surtout d’aider les personnes à comprendre ce qui se passe, à comprendre leurs émotions, à les reconnaitre, si possible à les accepter et à se détacher du soutien de la nourriture. Mais si je vois que ça fait apparaitre des problèmes importants, alors il peut m’arriver d’envoyer une patiente chez un psy. Il n’est pas rare de voir émerger des problèmes liés à la confiance ou à l’estime de soi. Il y a par exemple des patientes qui ont une si faible estime d’elles-mêmes qu’elles en viennent à saboter leurs propres efforts. Elles ne s’estiment pas dignes d’être minces. Là, bien évidemment, la diététique montre ses limites.

Le regard de la société sur les personnes en surpoids évolue-t-il avec le temps ?

Il faut comprendre que l’on a le droit d’être gourmand et d’y prendre un vrai plaisir. L’important est avant tout d’être bien dans sa peau mais le regard des autres est une difficulté pour beaucoup. Le monde actuel stigmatise les « gros » et la BD le montre bien. Malheureusement notre société n’évolue pas dans le bon sens. Avant, nous étions gros, maigre, nous mangions sans se poser de questions. Maintenant, il y a en outre un nouveau phénomène : la question de la perception sociale du surpoids touche les hommes.

La société française tient-elle une forme de discours organisé, à travers notamment les médias et la publicité ?

Il y a un discours esthétique qui remonte à la Seconde Guerre mondiale. Le nouveau modèle d’esthétique et de performance est devenu la minceur. Sauf que tout le monde n’est pas fait pour enfiler une taille 36. Les personnes rentrent dans un engrenage infernal. Si on acceptait qu’il y ait des gens de toutes les tailles, de toutes les formes, ce serait plus simple et plus sain.

Le régime, c’est aussi un business pour beaucoup d’acteurs…

Il ne faut négliger cette dimension business et ce côté poudre de perlimpinpin : cela arrange les pseudo-médecins, le développement des clubs de sport, la presse féminine, etc. Cet aspect-là est bien montré dans le livre.

Reste ce paradoxe où l’on continue à faire des régimes en sachant que cela ne fonctionne quasiment jamais.

Il y a une sorte de croyance « cette fois ça va marcher » et ça fonctionne toujours au début, mais la privation est telle que cela ne dure qu’un temps. On est aussi dans un monde qui nous dit qu’avec de la volonté on arrive à tout. En réalité, avec la volonté on peut surtout s’infliger des régimes très violents mais pas très longtemps. L’effet pervers est particulièrement violent : « si le régime est un échec, c’est de ma faute, pas celle du régime. » L’estime de soi en prend un coup. Alors les gens s’interdisent des choses comme de se mettre en maillot de bain, de faire du sport….Or comme Gally le dit à la fin de l’album, la vie est trop courte et il faut en profiter vraiment maintenant et pas quand je serai mince.

Propos recueillis par Stéphane Dubreil

A lire, à voir

Mon gras et moi, de Gally – Editions La boite à Bulle, 95 pages, 15,00 euros

Le blog d’Ariane Grumbachhttp://ariane.blogspirit.com/

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