Ami lecteur, ton civisme, aussi aiguisé que le couteau d’un chef japonais, n’ignore pas que tu éliras bientôt un nouveau président. Enfin, nouveau, c’est moi qui le dit mais, vu les candidatures qui se profilent, aussi fraîches que l’étal du poissonnier du village d’Astérix, ce président sera certainement vieux de partout ou au moins dans sa tête, et/ou agité et/ou normal et/ou blonde. À cette pensée ton sens civique s’émousse, mais je t’offre une alternative toute atabulesque.

La stratégie est simple et pragmatique : s’inspirer des meilleures expériences sociales et culinaires pour le programme politique puis choisir le candidat adéquat qui ne sera ni vieux, ni agité, ni normal, ni blonde. Pour régler les problèmes sociaux, changer les mentalités et retrouver confiance, une seule réforme suffira, celle du ministère de l’éducation nationale, qui sera d’ailleurs renommé ministère de l’éducation populaire. C’est là que je souhaite utiliser la légitimité et la visibilité d’Atabula en gastronomie pour inspirer ce chantier à venir. Après tout, Gérard Holtz clame qu’il faut rendre le judo obligatoire à l’école pour son code moral, Pierre Dukan demande d’enseigner sa méthode pour maigrir et que chaque kilo perdu vaille points au bac, Lucette, ma voisine guadeloupéenne, veut introduire le créole dans la formation des enseignants pour asseoir leur autorité (même si l’on n’y pige rien, chaque phrase de Lulu est redoutable au-dessus de 80 décibels), eh bien nous suggérons ici la gastronomie slow food comme pilier de l’édification des masses. Au moins remplacera-t-elle agréablement les sciences naturelles. Faire griller une sardine, plutôt que la disséquer, c’est quand même plus convivial.

thierry-marx-presidentQu’enseigner pour changer la société ? L’expérience que je suggère en exemple est celle qui a ni plus ni moins transformé les favelas de Rio de Janeiro, ces bidonvilles hauts lieux de la misère et de la criminalité, en petits paradis.

Je m’explique. En 2014 paraissait en Italie, Un’idea di felicità, conversation entre Carlo Petrini, fondateur du mouvement Slow Food et l’écrivain chilien Luis Sepúlveda. Dans ce petit bijou d’intelligence, Carlo Petrini commence par nous donner la définition de la gastronomie selon Ferran Adrià, chef d’El Bulli : la science du bonheur. Ensuite, il aborde un projet lancé au Brésil par Regina Tchelly de Araujo Freitas. Originaire du Nordeste, zone la plus pauvre du Brésil, Regina arrive à Rio de Janeiro à dix-sept ans. Elle sera femme de ménage et cuisinière pendant douze ans, donc mitonnera des petits plats à la bourgeoisie carioca et jettera ses poubelles, le tout avec une conscience professionnelle qui en fera une experte de la nourriture et des déchets. Le soir, elle rentre avec les restes dormir à Babilonia, sa favela.

En 2010, elle décide de fonder Favela Orgânica (1) et met en place des potagers biologiques dans trois favelas, où résident plus de deux cent mille habitants. A partir de cette production locale et bio, elle commence à former les habitants aux recettes inédites sans gaspillage qu’elle a élaborées. La cuisine de Regina vient de son histoire personnelle. Je cite Carlo Petrini : « Quand il  y a peu à manger, la créativité est la seule voie, son  talent consiste précisément à créer des plats d’une saveur stupéfiante avec peu de ressources. Regina est en train d’interpréter la vague de libération gastronomique avec une touche toute personnelle et particulière. »

Soutenue par Slow food Brésil, elle enseigne la cuisine à des jeunes et des parents qui utilisent tout ce qui part en principe à la poubelle, épluchures, graines, eau de cuisson… Des repas de quartiers sont organisés, sortes de fêtes des voisins autonomes, sans kilomètres de chipolatas achetés au Lidl du coin. La joie de Regina inspire, l’expérience de Favela Orgânica s’étend à travers le Brésil, la presse la célèbre, on parle d’elle dans le monde entier. On dépasse ici le seul intérêt pédagogique puisqu’il est question de survie, d’économie, d’écologie, d’autonomie individuelle et collective, de la fierté de produire une nourriture saine, donc aussi de santé et d’hygiène, de la limitation extrême du gaspillage alimentaire, de convivialité, de plaisir. L’expérience conçue par Regina marie alimentation, éducation et, au bas mot, bien-vivre. Ferran Adrià a raison, d’El Bulli aux bidonvilles, la gastronomie enchante.

C’est ainsi que depuis quelques années l’agriculture urbaine et les écoles de cuisine se développent au sein des favelas, et les économes se substituent aux crans d’arrêt. Inspirons-nous en. Les talents sont partout, surtout où on ne les cherche pas. Il faut savoir les détecter et leur permettre de s’épanouir. Petrini conclu son chapitre par un exclamatif « ça c’est de la gastronomie ! » Je dirai même, « ça c’est de la politique ! »

Alors, pour mettre en place de telles réformes, il nous faut un candidat d’une belle trempe et d’une grande bonté. Il commencerait son livre programme ainsi : « Apprendre à durer, apprendre à être… Aucune leçon ni recette à connaître par cœur, juste mes mots et mes conseils pour vous ancrer dans la mémoire que cuisiner et développer des aptitudes à s’intégrer dans une équipe, voire à la diriger, ressemble à une conquête purement pacifiste du plaisir de sa liberté et de sa vérité intérieures… » (2) Ce candidat existe, il s’appelle Marx. Pas Karl, mais Thierry.

Oui, cher Thierry Marx, c’est de toi dont il s’agit. Toi le grand chef, toi qui fais du judo comme Gérard Holtz, toi qui médites en pleine conscience, toi qui œuvres dans les centres pénitentiaires, qui formes des personnes défavorisées à la cuisine et luttes contre l’illettrisme, toi qui es vu à la télé comme un président professionnel, toi qui tenais une chronique dans Psychologie magazine, toi dont le livre, L’Homme positif, démontre que travailler ensemble et s’épanouir individuellement n’est pas incompatible. Toi qui ne sors ni avec Julie Gayet, ni avec Sophie Marceau, toi qui as su rester jeune dans ta tête et dans ton corps, qui n’es ni agité, ni normal, ni mis en examen, ni blonde, qui as une véritable idée des rapports humains… euh… te reste-t-il un peu de temps libre pour aider au redressement national ?

Si tu acceptes, ce ne sera pas simple. L’authenticité étant un handicap en campagne électorale, il te faudra malgré tout conserver la tienne car là sont tes atouts. Comme Regina, tu sais que les valeurs ne se transmettent que dans l’action et par l’exemple, pas par la posture. Tu sais qu’il n’y a pas de société saine sans confiance en l’autre. Tu n’es pas femme de ménage, pas Brésilienne, mais n’ignores pas, comme je l’écrivais plus haut, que les talents sont partout, qu’ils n’attendent qu’un coup de pouce pour s’épanouir et que l’école peine en la matière. Tu sais aussi combien la gastronomie est un vaste champ des possibles. Ton parcours démontre tout cela, comme il nous dit que la cuisine peut changer une vie et ouvrir au monde. Autre avantage, tu fais le meilleur taboulé au quinoa de tous les candidats (3). Alors, si tu veux bien te présenter, je voterai pour toi.


Olivier Benazet / © AFP Miguel Medina


(1) http://www.favelaorganica.com/english/

(2) L’Homme positif, Thierry Marx, Ed. Michel Lafon, 2015

(3) https://www.youtube.com/watch?v=b2QHVv06kkw

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