Ton poulet, tu l’as tué au couteau ou à la hache ?

À l’un des hôtes de son salon littéraire qui lui demandait « Croyez-vous aux fantômes ? », madame du Deffand répondit « Non », avant d’ajouter « mais j’en ai peur. » Changement de contexte, de sujet et variation à cet apparent paradoxe intellectuel :

« Aimez-vous les animaux ?

– Oui. Mais je les mange. »

Un peu de cohérence, diantre !

Serait-il possible d’être cohérent en mangeant de la viande ? Oui diront certains, argumentant avec l’histoire de la petite Léa. Un papa et une maman offrent un lapin tout mignon à leur fille chérie. Léa et Jeannot lapin vivent un grand amour jusqu’à ce dimanche midi quand maman sert Jeannot cuisiné à la moutarde. C’est ainsi qu’à cinq ans Léa prit son baluchon, tailla la route et devint vegan. Léa est cohérente, pas de doute. Cette expérience, chacun peut la vivre en pensée et pourtant la plupart continueront de vivre avec le paradoxe d’aimer les pandas et le gigot d’agneau. J’y reviendrai.

Un récent reportage d’Envoyé spécial, intitulé  Abattoirs, des bourreaux ou des hommes ? ,  exposait les abus d’un système. Méfions-nous du choc qui nous fait focaliser sur les employés de ces abattoirs, au risque de se tromper de cible et de faire de la moraline pour s’éviter de penser. Ces travailleurs, mine de rien, sont un maillon indispensable de l’univers marchand qui nourrit la majorité d’entre nous. Le raccourci est facile d’en faire des salauds. Trop. Ils sont ce que produit la société de consommation qui les utilise. Facile de jeter la pierre à celui qui porte un flingue en oubliant le diable qui lui souffle à l’oreille de tirer. Un rythme abrutissant, des salaires misérables, un environnement anesthésiant où la solution de ne pas penser semble la plus salutaire, un pur travail d’ouvrier effectué sous pression (celle de la hiérarchie, du bruit, de la fatigue, des cadences à suivre, de l’accident de travail à craindre car on n’y manie pas des ciseaux à bouts ronds…), voilà leur quotidien. Vu sous cet angle, le reproche est moins aisé. Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, il y a du monde derrière.

Entendons-nous, je n’appelle pas à cacher ce qui se passe dans les abattoirs. Mettre au jour les symptômes d’une pathologie permet de poser un diagnostic. Les images sont essentielles à cela et trouver un traitement. Donc une image n’est pas la pensée. S’offusquer de ce que l’on y voit n’est pas penser non plus. Une image scandaleuse dévoilée donne à penser, c’est une amorce pour lancer la réflexion. Mais attention au raccourci qui, partant de ces images d’abattoir s’épargne un raisonnement, nous fait conclure : “Je suis Léa”, ce reportage me choque, je deviens vegan ! Si la radicalité n’est pas incompatible avec la cohérence personnelle, attention à ne laisser de côté aucune de ses dimensions. Le risque serait sinon que la radicalité se confonde avec l’intégrisme et son prosélytisme agressif. Une dimension parmi d’autres ne serait-elle pas qu’il y a au fond de nous le même potentiel que celui de ces employés fonctionnant en automatique pour répondre à ce que l’on attend d’eux ? Le reconnaître pourrait nous protéger d’un devenir intégriste. Car, oui, réfléchissons-nous toujours aux tenants et aboutissants de chaque bouchée de steak haché distraitement avalée ? Le chemin de la cohérence est pavé de …. intentions (choisissez votre adjectif).

Je pense à une scène excellente du récent film Captain Fantastic. En pleine forêt, six jeunes enfants ont été élevés comme des robinsons par leur père. Les voilà obligés de redescendre dans la civilisation. Lors d’une halte chez la sœur du père, au centre de la table familiale, elle pose un poulet rôti qu’elle présente fièrement comme local et bio. Belle éthique, quoi ! Et sa petite nièce de cinq ans de lui demander : « Comment tu as tué le poulet, au couteau ou d’un coup de hache ? » Un ange passe et la tante lâche un piètre : « Je l’ai trouvé à la rôtisserie, il était déjà mort. »

L’homme n’est pas qu’un animal rationnel. L’homme est un animal et l’animal en nous ne raisonne pas toujours pour agir. L’homme-animal a ses pulsions, ses instincts, il est le fruit d’une évolution bien ancrée en son sein qui en a d’ailleurs fait un omnivore. Qu’arrive-t-il à l’homme-animal rationnel s’il imagine un petit agneau gambader dans son pré puis songe à sa mise à mort nécessaire pour qu’il puisse déguster cette succulente souris d’agneau posée dans son assiette ? Possible qu’une dose variable de culpabilité atténue son plaisir voire sa faim, manifestation d’un conflit intérieur qui révèle toute l’ambiguïté du mangeur. Parfois cela suffira à certains, comme Léa, pour renoncer et décider de devenir végétariens voire vegans, tandis que le voisin piquera leur assiette et se pourlèchera les babines en demandant au sommelier quel vin pour accompagner. Tous n’en sont pas moins hommes.

L’homme est aussi un animal social. Il pense et d’autres pensent avec lui ou contre lui (c’est mieux que penser “pour lui”, la nuance est d’importance). Certains débattent, d’autres se battent (ceux-là, laissez-les faire, regardez-les et pensez). La confrontation des idées fait évoluer nos contradictions. La pensée est là pour instaurer des lignes de forces, mouvantes selon les époques, le contexte, le vécu. Il est indéniable que notre temps souhaite une plus grande prise en compte du bien-être animal, que nous sommes en train de réviser nos modes alimentaires. La pensée bouscule les habitudes, provoque des conflits intérieurs qu’il faut résoudre. Le débat sur la consommation de viande est très riche, la littérature bien argumentée, toutes les problématiques y sont développées[1]. Cependant, j’ai beau chercher, je ne trouve aucun intellectuel sérieux qui défende cette infâme viande en barquette, ces poulets asthéniques qui, pour être vendus à des prix si minables que ni l’éleveur, ni le consommateur ne peuvent y trouver leur compte, oblige à maltraiter les animaux. Les seuls encore capables de défendre ce système sont ceux qui en tirent profit.

La société évolue sous le feu des informations nouvelles et des débats. Les habitudes changent, de nouveaux équilibres se mettent en place. Chaque individu doit se sentir libre de faire son choix. Pour cela, il faut qu’il puisse se positionner face aux différents argumentaires. Concernant la consommation de viande, le traitement réservé aux animaux, le simple citoyen dispose d’un pouvoir de décision, d’une vraie liberté, celle de choisir ce qu’il met dans son assiette. Aujourd’hui les connaissances en nutrition permettraient de vivre sans consommer de viande, et si nous n’étions animés que par la morale, nous serions tous végétariens. Mais ce serait faire abstraction du plaisir de certains. Tout le monde n’est pas Calvin et, souvent, vouloir se faire plaisir pousse à céder à ses vices. La société parfaitement morale est une illusion totalitaire. Donc vive le conflit et vive la contradiction. L’humanité ne sera jamais pure mais peut être globalement positive. Probablement l’évolution se fera-t-elle vers une moindre consommation de viande, une consommation de meilleure qualité ? À titre personnel, c’est ce que je souhaite aujourd’hui. Peut-être qu’un jour la consommation d’animaux cessera-t-elle ? Possible car une nouvelle opportunité est en passe d’exister, celle de pouvoir manger de l’animal sans en tuer. Je parle de la viande de  synthèse. Mais ce ne sera pas la panacée. Comme toute innovation en réglant des problèmes, elle en posera de nouveaux. Par exemple, qui produira cette viande de synthèse à grande échelle ? Très certainement des multinationales agro-alimentaires. L’homme est un animal incohérent.

[1] Par exemple trois ouvrages qui balayent le spectre qui nous occupe : Nous animaux et humain de Tristan Garcia, Apologie du carnivore de Dominique Lestel et Faut-il manger les animaux ? de Jonathan Safran Foer.


A relire – Les chroniques d’Olivier

À la présidentielle, votez Marx !

Bobos, yogourt, yoga et rébellion

La Ferme des mille vacheries


Olivier Benazet /© buhanovskiy

 

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