La forte augmentation du vote blanc lors du second tour de l’élection présidentielle* ne s’explique pas tant pour des raisons politiques. N’en déplaise aux experts statisticiens, les causes en sont… économiques. Dans les magasins Auchan, mais également dans une station de ski, dans différents restaurants et une grande chaîne hôtelière, la carte d’électeur doublement tamponnée se transformait en carte de réduction. Par un chemin où on ne l’attendait pas, le pouvoir d’achat est entré dans les urnes. Choquant ? Ou pas ?
Un camembert (Président bien sûr) à tarif réduit, un verre de vin ou un punch offert, un skipass à un euro, la place d’un match de rugby à prix cassé… Des offres de la foir’Fouille ou du Bon Coin ? Non, ce sont des offres réservées à chaque titulaire d’une carte d’électeur usée d’avoir servi lors des deux tours de la toute récente élection présidentielle. Une première depuis l’instauration du suffrage universel en France en 1848**. Les plus pragmatiques verront dans ces initiatives l’utilité directe du vote : je vote dimanche, je paie moins lundi. C’est le « vote utile » assené par nos candidats et appliqué par nos entreprises. Et on entend déjà les commentaires des uns et des autres : si leurs idées ne se concrétisent pas du côté de l’Elysée ou de l’Assemblée nationale, au moins, leur acte citoyen leur a fait économisé une poignée d’euro. D’autres y verront sans doute la réinvention modernisée d’un concept très critiqué, celui de l’entreprise citoyenne. La lutte contre l’abstention aux élections nationales doit-elle faire partie de la responsabilité sociale de l’entreprise*** (RSE) ? La question est posée.
Si l’amélioration du pouvoir d’achat est une priorité –tous les candidats à l’élection présidentielle en convenaient -, faire du vote un moyen de réduire la note à la caisse semble tout de même très dangereux. Si les pistes de réflexions sur le sujet sont nombreuses et complexes, la question centrale est bien évidemment la « mercantilisation » du vote. Le vote peut-il avoir une valeur marchande ? N’est-ce pas là une certaine victoire d’un capitalisme débridé ou tout ce qui permet d’augmenter les ventes et maximiser les profits est moralement acceptable ? Mais au-delà de la morale – relative selon certains grands philosophes -, il y a également la question de la légalité d’une telle mesure. Car permettre une réduction sur la foi d’une carte d’électeur, c’est indirectement faire une discrimination basée sur la nationalité, donc sur l’origine ethnique du client. A question (toute) récente, réponse incertaine sur ce point : à l’heure actuelle, aucune plainte ne semble avoir été déposée, et encore moins de réponse apportée par un tribunal.
Si on accepte aujourd’hui de « marketer » le vote, et de lui donner une valeur marchande, alors pourquoi, demain, ne pas faire de même avec d’autres éléments qui se situe encore hors de la sphère mercantile. Tel est le cas du sang. Peut-on imaginer que le don du sang se transforme en vaste foire commerciale où Auchan – en bonne entreprise citoyenne et engagée – offre une réduction de 30% sur le rayon charcuterie et boudin noir à tout client lui présentant la preuve d’un récent don du sang ? Si demain il y avait un référendum sur la question, nul doute que les grandes surfaces s’engageraient dans le débat. Voilà peut-être un bon moyen d’ouvrir un vrai débat sur les influences néfastes des grandes et moyennes surfaces, non pas seulement sur notre alimentation, mais sur leur impact sur le fonctionnement de notre société.
Franck Pinay-Rabaroust
* 2 147 173 bulletins blancs, soit 5,84% des inscrits
* Comme chacun sait, les femmes françaises n’obtiendront le droit de vote qu’en 1944.
** Sur le site du groupe Auchan, onglet « développement durable : « Le Groupe est attaché à avoir un comportement éthique, fondé d’une part sur des relations loyales vis-à-vis de ses clients, collaborateurs, fournisseurs et de la société civile, et d’autre part, sur un comportement respectueux de l’environnement.

















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