Une étoile, un restaurant fermé et une polémique inutile et ridicule contre le Michelin

Nous sommes des rapaces ! François Mitterrand parlait de chiens. Et il n’avait pas tout à fait tort. Oiseaux ou canidés, le journaliste est un animal à sang chaud et aux crocs sévèrement affutés. Prenez cette drôle d’histoire que tous les médias ont reproduit : le Michelin 2011 a donné une étoile à un restaurant qui a fermé ses portes le 30 décembre dernier. Honte à lui, ridicule vade-mecum de la gastronomie qui n’est plus du tout « au goût du jour ». Les experts vont diront que ce n’est pas la première fois et que le guide a déjà fait bien pire. Et c’est vrai ! Mais je trouve qu’en l’occurrence, cette polémique est parfaitement injustifiée. Pour essayer de justifier mon point de vue, mes propos porteront ici sur deux points : le travail journalistique et le travail réalisé pour la réédition du guide.

Le travail journalistique

Journaliste = rapace. L’image se suffit à elle-même. Le journaliste saute sur tout ce qui bouge pour mieux l’agripper. Malheureusement, il sait de moins en moins dépecer sa bête, autrement dit, son sujet. Je veux dire, par là, qu’il traite de moins en moins en profondeur l’information. Amusez-vous à rechercher les « papiers » sur le sujet : tous (ou presque) reprennent les mêmes citations, le même ordonnancement des informations. Bref, aucune valeur ajoutée. C’est la circulation circulaire de l’information. En pire : on ne crée rien, on reproduit. En l’occurrence, il s’agit d’une dépêche AFP. Que ferait de nombreux journalistes sans les dépêches d’agence ? Il se dépêcherait de pointer le bout de leur plume ailleurs, au Pôle Emploi peut-être…

Car, quand même, cela mérite un minimum d’explications. Comment un guide, certes décrié, mais que l’on suppose encore un minimum consciencieux, peut-il sortir de telles énormités ? C’est pourtant si simple…

La réédition du guide, petites contraintes

N’en déplaise au journaliste qui ne prend qu’environ 3 minutes pour changer deux mots à une dépêche AFP et mettre son nom en bas de l’ersatz d’article, un guide, ça prend du temps. Au Michelin, concrètement, la chose se passe ainsi : en janvier, chaque inspecteur se voit « doté » d’une ou plusieurs régions à sillonner pour dénicher de nouvelles adresses (hôtels, restaurants, maisons d’hôtes et même spa maintenant), maintenir ou éliminer les adresses présentes dans le guide ou dans la base de données (plus de 20 000 références tout de même). De janvier à septembre, la quinzaine d’inspecteurs sont sur la route. Puis, de septembre à novembre, ils repartent pour valider certaines « étoiles » ou constater certaines évolutions (changement de chef, nouveau décor, etc.). La rédaction du guide commence dès le début de l’été et s’active réellement de septembre à la mi-décembre. S’ensuivent des séances de relectures, d’actualisation des données administratives (d’où l’envoi d’un formulaire que chaque hôtelier et restaurateur doit renvoyer). Avant les fêtes de Noël, le guide est bouclé. En janvier, il part chez l’imprimeur et le tout est précieusement conservé jusqu’en mars de l’année suivante.

Tout cela pour dire quoi ? Que le 30 décembre, date de fermeture de notre restaurant, les BAT (bons à tirer, signature autorisant le lancement de l’impression) sont signés. Sauf cas exceptionnel (en gros, un changement relatif à un 3 étoiles), le guide est donc définitif.

De mon point de vue, donc, il n’y a pas de quoi faire un scandale. Sauf, bien sûr, à surfer sur l’effet Michelin, gentil marronnier de la fin février.

Je suis le premier à taper sur le Michelin (et l’enquête que je vais publier très prochainement sur la possible disparition du guide le confirmera), mais il faut savoir prendre un peu de recul et, tout simplement, prendre conscience qu’il faut du temps pour sortir un guide gastronomique qui contient près de 12 000 adresses. A l’époque des blogs, de l’Internet, de l’instantanéité, on l’oublie un peu vite. Et les journalistes (dont je suis) encore un peu plus, obsédés qu’ils sont par le scoop.

Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Pour les journalistes, il serait temps que l’usage du mot « décryptage » ne se résume pas à un nom de rubrique couché sur papier glacé mais à une pratique réelle et quotidienne du métier.

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