Et si on parlait d’éthique dans la foodosphère ?

Le nouveau magazine Alimentation Générale a frappé fort en écrivant un court billet intitulé « Paye ton guide toi-même ». Ce dernier attaque sans détour Bruno Verjus, l’auteur du blog Food Intelligence qui revendique 130 000 visiteurs par mois. Le rédacteur du billet, Pierre Hivernat, y parle d’ « exploitation des cuisiniers » et d’absence de limite au food business. En cause, un mail qui proposait aux restaurateurs de figurer dans un guide intitulé Must Eat contre une participation financière à hauteur de 2400 euros. Pour Bruno Verjus, il ne s’agissait que d’un mail-test envoyé à quelques amis restaurateurs et qui proposait d’autres services justifiant ce coût*. L’homme se défend fermement d’avoir voulu faire payer des restaurateurs pour faire partie d’une sélection « by Bruno Verjus » qui n’avait par ailleurs, selon lui, rien à voir avec un guide. Deux personnes, deux avis, beaucoup d’interprétations possibles.

Derrière les plus cocasses anecdotes se cachent souvent des réalités bien plus profondes. Information pour l’un, simple test qui n’a pas vocation à dépasser la boîte mail de ses destinataires pour l’autre, ce fait – au sens journalistique du terme – est révélateur d’une vérité que de nombreux acteurs se refusent à accepter : la quasi impossibilité de ne vivre que de son activité de journaliste spécialisé en gastronomie**.

Que ce soit les journalistes intégrés (rattachés à une rédaction), les indépendants ou les blogueurs (dont on se demande bien parfois qui ils sont !), tous – ou presque (respectons les exceptions) – écrivent soit sur d’autres sujets éloignés de l’assiette, soit agrémentent leur quotidien d’un peu de consulting ou de conseils en communication. L’axiome est simple : comment faire une enquête qui exige déplacements, entretiens à répétitions et recherches poussées avec, au final, une rémunération qui atteindra poussivement les 500 euros dans le meilleur des cas*** ?

L’économie des médias est telle qu’il est quasiment impossible de prendre du temps pour faire un vrai travail d’enquête et fouiller des sujets qui touchent pourtant à notre quotidien. Certes, la cuisine est partout, la recette est la reine éditoriale, véritable vache à lait devenue sacrée grâce à la ménagère prescriptrice, mais l’enquête, la critique, et tout le travail qui consiste à aborder la complexité de la cuisine et de la gastronomie se confinent à des revues ou des magazines ultra-spécialisés. Rappelons ici qu’il y a quand même quelques valeureux « chiens » de garde dans cette niche éditoriale : Gmag, les Cahiers de la Gastronomie, Grand Seigneur et, maintenant, Alimentation Générale dont on doit saluer l’ambitieuse ligne éditoriale.

La transparence sur les activités des uns et des autres ne pourra se faire que lorsque chacun comprendra que, in fine, le véritable souci n’est pas le mélange des genres – inévitable – mais le non respect d’un principe cardinal rarement affiché comme tel : l’éthique.

Ne tombons pas à bras raccourcis sur untel ou untel dès qu’un média ou un « ami », virtuel ou réel, affirme ou sous-entend que l’intéressé mange à tous les rateliers. Mais brocardons-le comme il se doit et sortons l’échafaud sur la place publique si la preuve de sa non-intégrité morale est apportée. Les suspicions seraient moins nombreuses et la vérité bien plus éclairante.

Franck Pinay-Rabaroust

* Un article sera réalisé cette semaine à ce propos sur Atabula

** Bruno Verjus a été dirigeant d’entreprise pendant plus de 20 ans ; il explique donc qu’il se situe dans une logique économique différente par rapport à la grande majorité des autres journalistes/blogueurs/découvreurs de talents.

*** Le prix d’un feuillet (1500 signes espaces compris) varie entre 50 euros et 80 euros dans la grande majorité des cas. En fonction du média et de la « signature », ce prix peut être beaucoup plus élevé.

Atabula 2019 - contact@atabula.com

Haut de page