La semaine du mauvais goût

Il y a aujourd’hui une journée pour tout, qui peut même se prolonger une semaine, des fois qu’on n’aurait pas compris. La Journée des Câlins (21 janvier), des Zones Humides (2 février) et même de la Plomberie (11 mars), ces trois là n’étant pas forcément liées, malgré les apparences. Il y a aussi une fête pour n’importe quoi. Les voisins (dernier mardi de mai), les belles-mères (2 avril) et les secrétaires (18 avril). Que des trucs qui nous font rire de bon cœur, nous font tartir d’importance ou sont carrément en voie d’extinction (à ne pas confondre avec l’extinction de voix, souhaitable chez les voisins, les belles-mères et les secrétaires). Pour notre paroisse, en cette rentrée, on a eu droit en septembre au second opus de la Fête de la Gastronomie (j’écris second en espérant qu’il n’y en ait pas une troisième) et, en octobre, à la 23e édition de la Semaine du Goût. Franchement, ça fout les jetons.

Car, dans son genre, en dépit des efforts froufroutants de l’inoxydable Jack Lang, la Fête de la Musique n’a pas particulièrement brillé dans la préservation des artistes en proie au marasme numérique. Et pour cause. L’entropie libérale conduit systématiquement à la récupération de tous ces événements bourrés de bonnes intentions par les mastodontes cyniques et opportunistes des compagnies transnationales, flanqués de leurs bras armés, la publicité et le marketing. Cela se termine la plupart du temps en de gigantesques partouzes consuméristes ou les cartes Cetelem frétillent et se gondolent, secouées par des spasmes orgasmiques. On voit donc mal comment, par les mêmes voies, la gastronomie et le goût pourraient espérer se sauver de l’étreinte qui les étouffe lentement, les deux mains crasseuses de la crise organisée bien serrées sur leur cou gracile.

Quand les deux temps forts de la Semaine du Goût sont une étude sur l’obésité et un documentaire sur le gâchis alimentaire, on a quelques raisons de s’inquiéter. Alors, lorsque les journées, les semaines, les décades ou les trimestres n’auront servi à rien, et qu’adviendra le moment de créer des Fondations ou des ONG pour voler au secours des éleveurs, des producteurs, des artisans et des cuisiniers, comme pour le courlis à bec grêle ou la panthère nébuleuse, il ne faudra pas venir pleurer. À titre personnel, je serai rassuré le jour où on instaurera la Journée de la Cuisine de Merde et la Semaine du Mauvais Goût.

Stéphane Méjanès

Atabula 2020 - contact@atabula.com
Haut de page