Enquête – Journalistes et relations presse : les liaisons dangereuses

Tout est off. Aucun nom ne doit ressortir, juste des vérités et quelques anecdotes qui en disent long. Faire parler les attaché(e)s de presse sur leurs relations avec les journalistes et les blogueurs, c’est ouvrir la boite à claques. Abus, propos injurieux, petits services rendus, le constat n’est pas des plus reluisants. Tous pourris les journalistes et autres blogueurs qui causent gastronomie ? Ce serait suicidaire de l’affirmer, mais il y du ménage à faire.

“Si je vous disais tout ce que je pense des journalistes avec lesquels je suis en relation, je pourrais mettre la clé sous la porte demain” explique d’emblée une attachée de presse célèbre dans le petit monde de la gastronomie. En une seule phrase, tout est dit sur ce sujet très sensible des liens entre les relations presse (RP) et ceux qui écrivent dans les médias. Parmi les reproches les plus prononcés, le fait que le journaliste contacte directement le chef pour solliciter une invitation et, parfois, un entretien, sans passer par la case RP. L’attaché(e) de presse ne sait plus qui vient, quand et pour quelle raison. Mais, surtout, le filtre qualitatif saute. Récemment, un blogueur quasiment inconnu, surnommé CHO sur les réseaux sociaux, pouvait ainsi se présenter comme “le blogueur le plus influent” auprès de chefs largement incrédules. Et se faisait inviter avec femme et enfant sans que personne ne tique, ce qui en dit long sur les moeurs du milieu.

Invitation, copinage, connivence

Passons rapidement sur les coups de téléphone des blogueurs inconnus au bataillon du Net pour se faire inviter à droite ou à gauche.  “C’est notre lot quotidien. Nous regardons le blog, son contenu et, rapidement, nous savons si cela est intéressant ou pas”, précise une autre attachée de presse qui connaît cet univers comme sa poche. Si l’influence d’un blog se juge actuellement majoritairement sur des critères très subjectifs, certains spécialistes travaillent à la mise en place d’outils capables de donner des mesures objectives et chiffrées en la matière.

Le cas du journaliste, intégré ou freelance, est bien plus révélateur des travers de la profession. Et là, le moulin à anecdotes s’accélère avec, en guest star, les demandes d’invitation en tout genre. “Un célèbre journaliste gastronomique m’a demandé d’être hébergé avec sa famille dans un hôtel dont je m’occupe sur la Côte d’Azur. Il n’avait jamais voulu s’y rendre pendant toute l’année mais là, il était dans la région en vacances. C’était le 14 juillet et l’hôtel était bien évidemment complet. Malheureusement, il n’a pas compris que je réponde négativement à sa demande et s’est énervé”, explique une attachée de presse chevronnée. Tout ou presque y passe, du journaliste qui se contente d’envoyer un SMS à la RP à 13h pour lui signaler qu’il entre dans un restaurant dont elle s’occupe – “les journalistes adorent nous mettre devant le fait accompli” -, ou tout simplement de ne jamais demander la note en fin de repas. Un restaurateur parisien explique qu’il s’est récemment trouvé en face d’un journaliste qui ne s’est présenté qu’en fin de repas et a tout bonnement refusé de payer une note grevée de quelques bons verres de vin commandée par… sa femme qui l’accompagnait fort gentiment dans son travail. Dans un autre registre, un célèbre journaliste d’un hebdomadaire national est connu pour s’amuser à déstabiliser les équipes en salle, voire les insulter purement et simplement. Blacklisté par plusieurs chefs et attaché(e)s de presse, il n’en demeure pas moins influent et mange à tous les râteliers. “Nous savons que ce sera un mauvais moment à passer”, précisent ironiquement toutes les personnes interrogées. Pourquoi est-il toujours en place dans ce magazine à gros tirage ? « Il est protégé par le propriétaire du média», explique l’un de ses confrères.

Si seul, le journaliste peut se révéler insupportable, que dire quand ils se retrouvent en voyage de presse ? Une stagiaire RP raconte le retour d’un voyage organisé au profit de journalistes suédois à l’aéroport Charles de Gaulle : “Ils revenaient d’un périple dans les vignes de Chablis. Ma directrice m’avait remis 50 euros pour que je puisse leur offrir un sandwich avant qu’ils ne repartent en Suède. Personne n’a voulu du sandwich et tous voulaient se rendre dans le meilleur restaurant de l’aéroport. Par manque de temps, nous nous sommes posés dans un établissement plus simple et tous ont commandés à outrance. Aucun n’a demandé à régler sa note. J’en ai été de ma poche.” Une anecdote presque rassurante qui montre que le problème n’est pas que franco-français.

Ne pas cracher sur les invitations

Pour François Simon, journaliste et critique gastronomique au Figaro, « le voyage de presse représente ce qu’il y a de pire dans la connivence entre les attachées de presse, les chefs et les journalistes. C’est de la communication anti-journalistique par excellence et du copinage à outrance. » Le critique, qui met en avant son anonymat, refuse catégoriquement de se présenter comme le chevalier blanc de la profession. « Il m’est facile de dire cela puisque j’ai la chance d’avoir un support, le Figaro, qui me suit et met à disposition un budget pour réaliser mes articles. Si je travaillais pour un média qui ne m’offrait pas cette liberté, mon point de vue serait probablement différent. Reste que le journalisme se pervertit de telles pratiques.» Quant à ses rapports avec les attachées de presse, François Simon reconnaît qu’il les fuit au maximum et précise, non sans humour : « cela tombe bien, elles m’évitent également, ça me simplifie la tâche. » Autre son de cloche avec le critique du magazine Le Point, Gilles Pudlowski, qui assume parfaitement sa proximité avec les attaché(e) de presse. « Je suis comme tout le monde. Je reçois des invitations tous les jours. Quand je peux y aller, j’y vais. À défaut, je propose à mes collaborateurs de s’y rendre. » Et d’ajouter que « l’on apprend souvent les nouveautés par les RP, que ce soit à Paris ou en province. Ce n’est certainement pas une source d’information à négliger. Sur la question de l’indépendance éditoriale, le journaliste se défend de toute partialité. « C’est ridicule de cracher sur les invitations. Cela allège la charge financière de mon métier qui a pour première mission de rendre service aux lecteurs. Au théâtre, le critique paie-t-il sa place ? Jamais. Le fait d’être invité ne change rien à ma façon de voir les choses. Je suis libre d’écrire ce que je veux. Il suffit de lire mon blog pour découvrir mes coups de cœur, mais également mes coups de gueule sur des tables où je n’ai pas payé », conclut-il. Entre ces deux attitudes, François-Régis Gaudry, journaliste à L’Express, France Inter et Paris Première, « ne nie pas la nécessité du maillon que constituent les attachées de presse. Elles jouent un rôle non négligeable dans la diffusion de l’information. Environ un quart de mes découvertes d’adresses trouve sa source dans un communiqué de presse. » En revanche, il n’apprécie nullement de se retrouver dans un voyage de presse ou dans la salle du dernier restaurant à la mode « remplie de confrères qui se regarde du coin de l’œil. Aucun snobisme là-dedans, c’est plutôt mon côté gentiment sauvage qui fait que je n’aime pas ce genre de raout. Et il est impossible de se forger un avis sûr et objectif à l’occasion d’un déjeuner de presse. Il y a chez moi une légère schizophrénie assumée : j’écoute l’attachée de presse, mais je la fuis autant que possible », ironise l’animateur de l’émission On va déguster, sur France Inter.

Indépendance impossible ?

Alors, que penser des journalistes spécialisés dans la gastronomie ? “Non, ils ne sont pas tous pourris”, assurent l’ensemble des responsables RP interrogés. Il y a ceux qui profitent du système, mais qui, au moins, creusent leurs sujets, s’intéressent réellement à leurs interlocuteurs et écrivent un papier conforme à ce qu’ils ont dit en face du client. Et il y a également quelques personnes hors système qui vivent leur vie sans rien demander à personne. Une minorité. Surtout, ils sont quelques RP à rappeler que leurs clients – hôtels, restaurants – sont allés trop loin dans les cadeaux pour séduire les journalistes. “Il y a encore peu de temps, un voyage de presse a été organisé dans une célèbre station de ski. Les heureux élus partaient d’un petit aéroport parisien, puis prenait un hélicoptère pour se rendre à deux pas de l’hôtel. L’invitation a duré une semaine, avec compagne ou compagnon invité, et cadeau de luxe chaque jour posé sur le lit”, explique une personne interrogée. Une autre se rappelle qu’un de ses clients avait invité une journaliste, “pas plus influente que cela à venir passer également une semaine dans une station de ski, avec des soins quotidiens pour le mari et un moniteur de ski pour leur fille de huit ans.” A force d’être chouchouté à outrance, le journaliste ne comprend plus très bien quand on lui demande ne serait-ce que de prendre son billet de train à sa charge pour  se rendre chez un client. “Oh, pour cela, il y a les structures touristiques régionales ou départementales” ironise une professionnelle du secteur. Un autre spécialiste de la RP depuis plus de trente ans, et qui intervient dans d’autres domaines que la gastronomie, remarque que “la logique des cadeaux et des invitations concerne bien évidemment tous les journalistes. Sauf qu’il y a eu un fort ralentissement de ces pratiques pour des raisons de resserrage budgétaire. Finie ou presque la semaine tout frais payé aux Seychelles, les envois d’articles de luxe à outrance, etc.. Des scandales, comme avec certains présentateurs-vedettes ou d’autres, ont largement calmé le jeu.” En revanche, il semblerait bien que les pratiques aient finalement peu évolué dans le cas spécifique de l’hôtellerie et de la gastronomie où il n’y a pas un jour sans invitation.

Est-ce que l’arrivée d’une nouvelle génération de journalistes, ou l’émergence des blogueurs, va changer la donne ? « Ils ne sont pas mieux » assure une attachée de presse. Pour François Simon, les blogueurs ont exactement le même fonctionnement que les journalistes. Il y a des bons, des cyniques et des hâbleurs, à l’instar des chefs d’ailleurs. Les erreurs seront reproduites à l’identique. » Le chroniqueur Bruno Verjus met le doigt sur un autre souci, celui de la dépendance financière de la profession. « Comment voulez-vous que le journaliste soit indépendant quand il doit payer de sa poche son repas et qu’il sera rémunéré à peine 50 euros du feuillet, le plus souvent sur facture ? Impossible. D’où les demandes d’invitation et le copinage qui faussent forcément le jugement au moment de coucher par écrit ses impressions. »

Aujourd’hui, l’air du temps, les réseaux sociaux ou le simple bouche à oreille font que certains pratiques sont pointées du doigt et des noms sortent, immédiatement cloué au pilori. Responsable, mais pas coupable le journaliste ? En réalité, le problème est plus complexe  et les causes, autant sociologiques qu’économiques, personnelles que collectives. Si certains attaché(s) de presse reconnaissent qu’il est nécessaire de réinventer leur métier – et ne pas se contenter de vendre leur “réseau et amitiés avec les journalistes” -, ces derniers gagneraient à revaloriser leur blason. Ou leur carte de presse. « La profession mériterait d’un peu plus de déontologie. En prononçant ce mot, j’ai l’impression de retomber dans les années 1960 » conclut François Simon. On ne parlait pas encore alors de RP et de bloggeurs.  Et les journalistes faisaient beaucoup moins parler d’eux…

Franck Pinay-Rabaroust,

avec Marie-Laure Fréchet

Les liens

Le blog de Bruno Verjus

Le blog de François-Régis Gaudry

Le blog de François Simon

Le blog de Gilles Pudlowski

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