Anti-Naoëlle Top chef : Facebook rejoue la finale

La finale de Top Chef s’est jouée lundi dernier sur M6.  Mais elle se poursuit désormais sur Facebook où les téléspectateurs mécontents postent de virulents commentaires contre la gagnante. Analyse d’un phénomène médiatique inédit.

L’équivalent de la population d’une grosse préfecture. A ce jour, quelque 77 000 personnes sont fans de la page Facebook « Anti-Naoelle Top chef 2013 », créée début avril. Pour ceux qui ont manqué les épisodes précédents, rappelons que la jeune sous-chef d’Eric Fréchon, chef du Bristol à Paris, a affronté Florent Ladeyn, chef d’une auberge familiale dans les Flandres, lors de la dernière épreuve de la finale de l’émission de M6. Deux candidats que tout oppose. L’une issue du sérail, grande technicienne, mais pas très bonne joueuse, l’a emporté à la hargne et au culot. L’autre, vite qualifié de « paysan sexy », autodidacte et un poil frondeur, s’est illustré par son fair play et sa créativité. Un candidat du cœur pour les téléspectateurs.

Chaque saison génère son lot de chouchous et de têtes de turc, mais, fait nouveau pour cette quatrième édition de Top chef, les faits et gestes de chacun ont été largement commentés sur les réseaux sociaux. Le soir de la finale, le hashtag #topchef était l’un des plus utilisés par les Twittos. Les commentaires acerbes ont particulièrement fusé sur la jeune Naoëlle d’Hainaut, accusée d’être vulgaire, menteuse, tricheuse. Et c’est désormais sur Facebook que se rejoue la finale, avec cette page « Anti-Naoëlle », mais aussi d’autres plus loufoques comme « Naoëlle la voleuse de crevettes de Top chef » ou « Anti-Naoëlle : Top chef truqué ». Un bashing (lynchage médiatique) en règle où se mêlent propos sexistes et racistes. La cote de popularité de Florent Ladeyn elle en revanche ne cesse de monter – les téléspectateurs se mobilisant désormais dans des opérations de crowdfunding pour l’aider à financer son nouveau restaurant (près de 11 000€ recueillis sur leetchi.com).

Une compétition

Pour François Jost*, spécialiste des médias, la mobilisation populaire sur Facebook n’est pas un phénomène nouveau. Steven Slater, un steward qui avait pété les plombs en 2010 à l’arrivée d’un vol, avait recueilli sur son nom 25 000 fans en une demi-journée. Il en est à 171 000 à ce jour. Le spécialiste observe en revanche un glissement progressif dans les émissions de téléréalité. « On est passé du jeu à la compétition. Les spectateurs soutiennent désormais les candidats en fonction de leur origine géographique, de leur personnalité. On a affaire à des supporters dans une ambiance qui rappelle celle des matchs de foot ».  Une compétition encouragée par les chaînes elles-mêmes. Ce lundi soir, Naoëlle d’Hainaut retrouve Jean Imbert, top chef 2012 pour un « choc des champions ». Le 24 mai,  TF1 prévoit un spécial Masterchef durant lequel les onze candidats des trois saisons précédentes « s’affrontent ».  «Il est assez effrayant de constater que les émissions culinaires sont devenues un terrain d’affrontement, commente François Jost. On est loin des premières émissions sur le câble où l’on voyait des gens cuisiner à leur rythme. A présent, on a des programmes comme un Dîner presque parfait (diffusée sur M6, ndlr) : des gens qui font des efforts considérables pour recevoir les autres chez eux et qui se font descendre. ».

Le moins mauvais

Si François Jost souligne non sans ironie le penchant naturel de tout un chacun à commenter le dîner chez des amis sur le trajet du retour, il constate une nette tendance chez le  téléspectateur à critiquer surtout les candidats trop doués. « Dans ces émissions, on cherche des candidats plus sympathiques que performants, à l’image de Jean-Pascal, dans la Star Académy, qui n’était pas un très bon chanteur. Les qualités du candidat ne suffisent pas à le faire aimer du public.  » Et de mettre en parallèle une étude américaine ayant montré que les émissions qui marchent le mieux ne sont pas les meilleures, mais celles qui suscitent le moins d’objections chez un maximum de téléspectateurs. « Pour le candidat d’une émission de télé, c’est pareil : réussit celui qui clive le moins. ». Un constat que confirme Florent Ladeyn. « Top chef est un concours où il ne faut jamais être le plus mauvais, mais pas non plus toujours le meilleur. Naoëlle a fait l’opposé de ce que les gens veulent voir à la télé. » Pour lui, toute tentative de mettre en œuvre une stratégie s’avère de plus très compliquée. « Lors de l’enregistrement, on n’a pas le temps de penser à ce que l’on fait, commente le jeune chef. Les images ne mentent pas. Il ne faut pas venir se plaindre quand tu es vulgaire, que tu mens et que tu triches. » Naoëlle d’Hainaut assume quant à elle parfaitement l’image de compétitrice qu’elle a renvoyée. Au moins jusqu’à l’avant-dernière épisode (celui du vol des crevettes) où dit-elle, elle ne s’est pas reconnue. Le bashing dont elle est victime l’a « dévastée » a-t-elle confié au site pipole.net. La production de M6 et le service communication du palace où elle officie toujours tentent de leur côté de gérer comme ils peuvent ce mauvais buzz…

Une revanche

Au delà des effets de mise en scène dont use la production dans ce genre d’émissions par le biais du montage, se pose la question du discernement du téléspectateur. « La télévision libère toutes sortes de mauvaises pulsions, commente François Jost. Mais ce qui a vraiment changé, c’est la facilité avec laquelle on les exprime grâce aux réseaux sociaux. Avant, on se contentait de commenter avec son voisin de canapé. » De simple observateur, le téléspectateur devient acteur et se sent tout-puissant. « Chacun se sent compétent, analyse François Jost. Et s’oppose au jury professionnel. A travers ces émissions s’exprime une revanche continuelle contre les élites. » Parmi les critiques qui s’affichent sur la fameuse page « Anti-Naoëlle », le jury des chefs en prend en effet pour son grade, accusé d’avoir validé une pizza réalisée par Naoëlle avec une pâte industrielle ou d’avoir fermé les yeux sur le comportement de la candidate. Malgré un coup de Jarnac de sa rivale autour d’une affaire de poulardes, Florent Ladeyn reste lui fair-play jusqu’au bout.  « Je comprends la déception des téléspectateurs, mais pas la violence, dit-il à propos de cette page Facebook dont il est le premier surpris. Il ne faut pas oublier que ce n’est qu’un jeu. » Il faut croire que 77 000 personnes ont pris au contraire les choses très au sérieux. Et entre Naoëlle et elles, c’est désormais à couteaux tirés.

Marie-Laure Fréchet

* François Jost est professeur en sciences de l’information et de la communication à la Sorbonne Nouvelle et directeur de la revue « Télévision » (CNRS Editions,  No° 4 : « L’appel du divertissement »).

Contactés par Atabula, Naoelle d’Hainaut et le créateur de la page Facebook « Anti-Naoëlle Top Chef 2013 » n’ont pas donné suite à nos questions.

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