Food art : manger pour rencontrer l’autre

Elle se définit elle-même comme une « eating designer ». La Hollandaise Marije Vogelzang  joue un peu avec la nourriture et beaucoup avec les mangeurs.

L’école de design hollandaise nous a habitués à livrer des oeuvres qui influencent l’ensemble des créateurs du monde entier. Marije Vogelzang, diplomée de l’école de design de Eindhoven, en est un des exemples les plus singuliers et fait figure d’exception dans le monde du design culinaire par son intelligence et la puissance poétique de ses performances. La jeune femme se définit non comme  une food designer mais une « eating designer » tant le verbe to eat lui ouvre des perspectives : to eat, c’est manger, avaler, consommer, dévorer, manger avec, se nourrir, nourrir les autres, se nourrir des autres. Et si on a pu s’étonner parfois de la vacuité de certains projets de food design, ceux de Marije ont toujours un lien avec l’autre : celui qui nourrit et celui qui mange avec l’idée qu’ils se comprennent mieux.

Le travail de cette plasticienne s’organise autour de repas mis en scène pour des commandes institutionnelles et privées ou des festivals d’art contemporain. Ses dispositifs mettent le mangeur/visiteur dans un espace qui l’oblige à communiquer avec son voisin, face à lui. Chacun, en fonction du but poursuivi par l’artiste, est invité à raconter des histoires et à écouter celles des autres. Assister à un repas de Marije Vogelsang, c’est aussi partager une expérimentation et une autre approche des produits, de leur goût et  de leur texture.

EatLove640Avec Black Confetti, présentée en 2005 au Dutch National Resistance Museum, l’artiste a par exemple repris et recréé des recettes de cuisine écrites durant la Seconde Guerre mondiale. Un travail sur la mémoire gustative (grâce au concours d’anciens qui avaient ces plats en mémoire), autant qu’une réflexion sur la cuisine en temps de pénurie. Autre exemple : Eat love Budapest en janvier 2012. Pendant cette performance de trois jours, dix femmes roms ont nourri à la cuiller des gens assis en face d’elles mais séparés et cachés d’elles par un voile blanc. Les nourrisseuses, tout en faisant partager les plats préparés par elles, racontaient leur vie. Le fait de ne pas voir ses femmes permettait de faire tomber les a priori, le partage de nourriture et d’expérience de vie créant naturellement une intimité. On ne mord pas la main qui vous nourrit…

Marije Vogelzang joue avec les façons de manger. Elle réinvente les rituels autour de la table pour mieux interroger nos habitudes. Son but : montrer que la nourriture peut être un moyen de rapprocher les hommes. Et de citer Kant : « quand deux hommes ont rompu le pain ensemble, il y a peu de chance pour que l’un des deux ait l’envie de rompre le cou de l’autre ».

Stéphane Dubreil

Lien – http://www.marijevogelzang.nl/www.marijevogelzang.nl/home.html

Vient de paraître – Eat more love (Bis Publishers) qui retrace son travail au cours des dix dernières années.

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