Crowdfunding : t’as pas cent balles (pour ouvrir mon resto) ?

Ils veulent ouvrir un resto. Mais n’ont pas un rond ou presque. Amateurs ou professionnels, reconnus ou anonymes, ils se sont tournés vers le crowdfunding ou « appel à la foule ».  Une façon de financer un projet en impliquant ses futurs utilisateurs. Enquête.
Ah, la sympathie des foules… Sans même prendre la peine de demander et sans qu’il ne vous soit rien demandé en retour, un chèque de 15 000 euros vous tombe dans les mains. C’est ce qui est arrivé jeudi 30 mai à Florent Ladeyn, chef de l’Auberge du Vert Mont et finaliste du concours Top Chef 2013, passé à un couteau de remporter les 100 000 euros du vainqueur. Pour l’aider à ouvrir son deuxième restaurant, le Bloempot dans le Vieux-Lille, deux de ses admirateurs ont ouvert une cagnotte à son bénéfice sur le site de crowdfunding Leetchi.com. Si eux n’ont déposé que deux euros chacun, d’autres internautes ont sorti jusqu’à 1000 euros de leur poche.
Une jolie somme, certes, mais pas suffisante pour permettre l’ouverture du restaurant d’ici le mois novembre. Florent Ladeyn compte plutôt l’investir dans une structure associative et dans l’Auberge du Vert Mont, comme une manière de consolider la base. Quant au Bloempot, le jeune chef  n’a pas l’intention d’exploiter le filon du crowdfunding pour le financer et préfère attendre l’obtention d’un prêt bancaire de 200 000 euros. « Je pense que si les banques doivent me suivre un jour, c’est maintenant », analyse-t-il modestement, misant sur son récent succès dans l’émission Top Chef.

Jardin des plumes Eric Guerin
Salle de restaurant du jardin des Plumes

Jusqu’à 50 000 euros
Le crowdfunding n’est pas une idée totalement nouvelle. Certains chefs renommés, las de se heurter aux montagnes d’exigences des banques, ont déjà tenté l’expérience.  C’est le cas d’Eric Guérin, 43 ans, chef étoilé de la Mare aux Oiseaux à Saint-Joachim, qui doit en partie  à ses fidèles clients l’ouverture du Jardin des Plumes à Giverny. Après plusieurs faux bonds des banques, il signe pour un prêt de deux millions d’euros quand son projet, d’envergure, en nécessite trois. « J’ai dû demander de l’aide à mes amis et j’ai pu réunir 100 000 euros ». Ses parents et sa soeur participent également aux finances. Pour le reste, il lui faut solliciter les clients de la Mare aux oiseaux, qui lui prêtent avec reconnaissance de dette « 50 000 euros en moyenne ». Résultat : « On est bien, on a fait un très bon démarrage. Tout cela va nous aider à surmonter l’hiver, y compris à la Mare aux Oiseaux, mais sans ces prêts de confiance, il aurait été difficile d’arriver au bout du projet. »
« Il faut se demander aujourd’hui pourquoi les jeunes restaurateurs français ne montent que de petits bistrots sans personnel, avec 25 ou 30 couverts », résume Eric Guérin, amer après cette passe délicate. Plus que jamais, la restauration s’exprime via des « structures plus légères, car rares sont ceux qui ont les moyens d’ouvrir avec beaucoup de couverts et du monde derrière les fourneaux », confirme Florent Ladeyn. Lui préfère parler de « table » et non de « restaurant », un concept qu’il juge « guindé ». Le Bloempot sera « une bonne auberge plutôt qu’un mauvais restaurant ».

Le crowdfunding pour qui ?
À l’école Ferrandi, les « bachelors », ces étudiants formés à être chefs autant qu’à gérer leur future entreprise, sont à la pointe en matière de tendances, s’y connaissent en food truck et autre « pop up restaurant ». Mais ils ignorent jusqu’au mot « crowdfunding ». Manon, diplômée du cursus restaurateur, et Mickaël, promu chez les traiteurs, 25 ans tous les deux, reconnaissent cependant après briefing que « cela pourrait être une bonne idée ».  Les futurs créateurs d’entreprise de restauration qui commencent à creuser la piste de la souscription publique sont justement ceux qui n’ont pas de vitrine médiatique et pas de capital et, a fortiori, ne sont pas issus du sérail. Sur le site My Major Company, certains de leurs projets tirent leur épingle du jeu, comme celui des Camionneuses. Désireuses de créer et partager « un labo 3 étoiles pour les sans-cuisine-fixes », elles ont rempli leur défi : récolter 10 000 euros pour l’achat de fours et de chambres froides. Le plafond peut encore exploser avant la clôture de la levée de fonds, le 25 juillet prochain.
Le crowdfunding peut également prendre d’autres formes. La plate-forme Babyloan (littéralement « bébé-prêts ») propose par exemple des micro-crédits dits « solidaires » car 5% du micro-crédit souscrit sont réinvestis dans les nouveaux projets dans le monde.
En France, Romuald, chef pâtissier à Nice, a souscrit un prêt de 7000 euros auprès de Babyloan pour développer son entreprise de traiteur, une activité qui se prête bien au crowdfunding : des charges fixes et un investissement moins lourd au démarrage. En tout, 25 000 donateurs irriguent le réseau et ont prêté 5,5 millions d’euros depuis la création de Babyloan en 2008 à 13 500 entrepreneurs. Parmi ces derniers, 2 118 restaurateurs, vendeurs, producteurs, soit un entrepreneur inscrit sur six, ont monté leur projet dans la restauration.

Et ça marche !
Dans les pays anglo-saxons notamment, le crowdfunding est plus développé et compte quelques belles réussites. À Londres, le déjà réputé Clove Club de Isaac McHale a ouvert au début de l’année grâce au crowdfunding : 250 000 £ (environ 295 000 euros) ont été récoltées auprès de milliers de donateurs. À Brooklyn aussi, un chef qui a tenu à rester anonyme, affirme qu’outre-Atlantique, le « kickstarting » – en anglais, le « coup de pouce pour démarrer » – «  pour ouvrir un pop-up par exemple » est entré dans les moeurs. Reste à la France à suivre cet exemple et à jouer elle aussi les foules sentimentales.

Kim Levy

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