Photo culinaire : “Ce qui compte avant tout, c’est que l’image fasse rêver”

par Stéphane Dubreil /

En treize ans, l’agence Sucré Salé, créée par les photographes Pierre Hussenot et Pierre Cabannes, est devenue l’une des deux grandes agences d’illustration culinaire mondiale. Avec 210 000 images en stock, 200 photographes distribués dans plus de 80 pays, Sucré Salé est un acteur important dans des secteurs comme ceux de la publicité, la presse et l’édition culinaire. Entretien avec Maud Sténégri, sa directrice éditoriale.

timthumb-1Atabula – Qu’est ce qu’une agence d’illustration culinaire ?

Maud Sténégri – C’est une agence qui diffuse et produit des images sur l’univers culinaire à destination des professionnels des médias. Au niveau mondial, il n’existe que deux agences spécialisées dans ce type d’image : Sucré Salé à Paris et Stockfood en Allemagne. Une agence comme la nôtre diffuse plus de 200 photographes du monde entier.

Qui sont vos clients ?

Tous les supports qui utilisent de la photo culinaire : publicité, presse, édition, Internet. Le marché est en forte expansion bien que les prix des images aient chuté. Depuis une dizaine d’années, le constat est clair, il y a une vraie demande de photos culinaires. L’univers de la cuisine est omniprésent. Par exemple, en publicité, une photo de macaron peut être utilisée dans une campagne publicitaire pour une voiture ou une simple feuille de menthe pour un packaging de shampoing.

On imagine que l’édition ou la presse sont vos clients traditionnels, est-ce juste ?

L’édition est un secteur très demandeur. Nous fournissons à la fois des images inédites que nous produisons ou des archives, mais aussi des textes de recettes rédigés. Notre équipe de rédactrices culinaires est capable de créer, d’inventer des recettes, voire d’expérimenter des produits si besoin, comme pour un livre qui nous a été commandé avec uniquement des recettes à base de stévia. Dans ce cas précis, les rédactrices se sont lancées dans de véritables expérimentations pour proposer des recettes classiques avec cet ingrédient qui n’a pas du tout les mêmes propriétés que le sucre. Nous avons aussi récemment travaillé avec des produits manufacturés tels que les Mikado, Paille d’or, ou Oréo. Il faut donc imaginer, créer une recette à la fois jolie et goûteuse, à partir des ingrédients imposés tout en conservant leur aspect initial.

Maud Sténégri, directrice éditoriale de l'agence Sucré Salé
Maud Sténégri, directrice éditoriale de l’agence Sucré Salé

Vous évoquez Internet. On a le sentiment que les photos culinaires ont envahi la toile…

Effectivement et d’après les dernières statistiques menées sur les sites de partage d’images, on constate que les photos à thèmes culinaires arrivent en seconde position, juste après les photos de chats. C’est incroyable. Cela peut nous poser certains problèmes car l’habitude de la gratuité et la méconnaissance du droit d’auteur engendrent des utilisations et publications sans reversement de royalties ni citation de crédit photographique (copyright). Nous contactons les utilisateurs pour leur expliquer ces contraintes et généralement ils comprennent. Nous commençons aussi à démarcher des blogueurs, souvent des blogueuses, dans le but de diffuser leurs images. La diffusion massive des photos culinaires dans la presse et internet a notamment permis au plus grand nombre d’avoir une vraie culture  visuelle et de développer un regard intéressant, comme le blog Culinographie (http://www.culinographie.com)

Qu’est ce qu’une bonne photo culinaire ?

Une bonne photo culinaire doit avant tout raconter une histoire, c’est la clé. Le sujet photographié doit donner envie, être appétissant et mettre les papilles en éveil. Mais attention, il existe des styles d’image culinaire. En fonction du pays de production, de la « patte » du photographe et du produit ou de la recette photographiée. Par exemple, une image produite en France ne sera peut-être pas adéquate pour le marché espagnol ou danois, et vice-versa.

Qui est à l’origine de ces différences ?

C’est le public, très clairement, dont les habitudes changent. Les photographes, comme les magazines, suivent ces évolutions et les accompagnent. Nous sommes nous-mêmes à l’affut de ces changements pour proposer les bonnes images. Par exemple, les tendances du moment sont aux gâteaux décorés, à la street food, aux super fruits (canneberges, açaï, grenades, baies…) ou l’alimentation bio, locavore, AMAP… A nous de trouver et d’imaginer les images correspondantes qui vont plaire.

Au-delà de ces différences, qu’est-ce qu’une bonne photo culinaire ?

Les modes et les thèmes changent et évoluent. Mais l’essentiel, c’est «l’appétence»  du visuel. C’est une évidence, mais ce n’est pas toujours le cas. Il faut aussi que la mise en scène, le décor, les objets créent une atmosphère spécifique. J’entends par là qu’il faut qu’on sente la vie autour du plat, il faut pratiquement imaginer qu’autour il y ait des convives qui vont le manger dès que la photo est prise. L’image doit faire rêver et convoque votre imagination.  On doit pouvoir se dire : j’ai envie de faire ça pour mes amis, pour ma famille, mon amoureux. C’est aussi le piège : nous avons régulièrement des gens qui nous contactent pour nous dire que leur plat ne ressemblait pas du tout à la photo.

Velouté de carotte aux noisettes - Crédit - Nikouline / Photocuisine
Velouté de carotte aux noisettes – Crédit – Nikouline / Photocuisine

C’est le syndrome «Un dîner presque parfait » ?

Il est certain que cette émission, et encore plus Top Chef ou Master Chef, ont créé un engouement pour la cuisine et surtout la réalisation de la cuisine. Les spectateurs, les lecteurs ont envie de refaire le plat, le montrer, le photographier pour les mettre sur des blogs. De notre côté, nous avons constaté une augmentation du marché de la photo culinaire lorsque ces émissions se sont installées dans le paysage audiovisuel français, engendrant également l’explosion des sites Internet et des magazines de cuisine.

Les photos de plats de grands chefs obéissent-elles aux mêmes évolutions ?

Pas vraiment, c’est un style de photo très particulier que nous ne diffusons pas beaucoup car il n’y a pas de réel marché. Les plats sont immédiatement identifiables, les photos ne peuvent servir que pour illustrer un plat du chef qui l’a créé et les recettes sont assez complexes, donc difficiles à refaire. Ces photos sont produites pour des projets éditoriaux très précis et plutôt professionnels. En revanche, la tendance s’en inspire : réaliser de vrais plats de chef, techniques mais pas irréalisables !

Comment fabrique-t-on une image de recette ?

Ce sont les images les plus compliquées car elles demandent un réel savoir-faire, une technicité et un sens artistique. Pour les autres images, produits ou autres, c’est un peu  plus simple. Savoir rendre appétissant ce qui l’est ou ne l’est pas est un vrai métier. Les photos de recettes réalisées par des professionnels sont souvent le résultat du travail de deux personnes : un styliste et le photographe. La styliste fait le shopping, ingrédients et objets, réalise la recette et prépare le plat pour la photo. Le photographe décide de la prise de vue, de l’angle, de la lumière et de la composition. Les bonnes photos sont faites par des couples créatifs qui se connaissent bien, qui conçoivent la photo à deux car faire de la photo culinaire professionnelle, à la différence des blogueurs ou des photos de plats faites avec un smartphone au restaurant, c’est respecter des contraintes et un cahier des charges important. Les photographes et les stylistes qui durent sont ceux qui parviennent à respecter ces contraintes en injectant leurs univers personnels. Une bonne photo doit aussi pouvoir illustrer plusieurs recettes différentes pour être rentabilisée sur le long terme.

Quel est le coût de production d’une photo de recette ?

Pour une recette assez simple, on peut dire 250 euros. Mais le prix de revente (cession de droits d’auteur) dépend des utilisations. Une fois la photo faite, personne n’a encore gagné d’argent, il faut la revendre. S’il s’agit d’une commande, pas de problème, en revanche s’il s’agit d’une production de l’agence, un autre travail commence, celui de la commercialisation. D’où l’intérêt de bien sentir l’air du temps pour répondre en amont des demandes.

Faviconfondblanc20g

Propos  recueillis par Stéphane Dubreil / Crédit photo – Roulier-Turiot / Photocuisine

Haut de page