L’invité : « Chefs, critiques, bloggeurs : je t’aime, moi non plus … »

Tables Jack et Walter

Il faisait froid, nous revenions du MAC/VAL, le musée d’art contemporain de Vitry-sur-Seine. Nous avions trouvé refuge chez Casimir. Pas celui du gloubiboulga, mais celui de Thierry Breton dans le 1oe arrondissement de Paris. C’est là que nous avons décidé de répondre positivement à tous ceux qui nous demandaient de partager avec eux nos bonnes tables (ou pas). Ce premier billet n’avait même pas de titre. Un mois plus tard, nous avions 77 visiteurs et 56 fans sur Facebook. Nous n’en revenions pas. Aujourd’hui, ils sont 15 000 chaque mois à lire ce qu’une lectrice a appelé, pour notre plus grande joie, nos « nouvelles gastronomiques » et près de 4 000 à « liker », tweeter ou commenter. Nous n’en revenons toujours pas.

A l’avenir chacun aura son quart d’heure de gloire culinaire comme disait presque Andy… Chacun cherche à prendre la lumière, à être sur la photo. Les chefs, si longtemps relégués dans les sous-sols obscurs des maisons bourgeoises d’abord, puis des restaurants ensuite, sont sortis des cuisines avec Paul Bocuse ; il faut lire ou relire pour le comprendre l’excellent « Mémoires de Chefs » de Nicolas Chatenier. Ils ont pris une revanche sur les directeurs de restaurant qui faisaient avant eux la pluie et le beau temps, bien habillés, sans tâche et ayant de l’entregent comme César Ritz qui collabora avec Auguste Escoffier. Le spectacle était alors dans la salle, flambage, découpage, déclochage, il suffit pour en ressentir à nouveau le frisson de retourner chez l’excellent Lasserre. Les temps ont changé, le spectacle est désormais du côté des cuisines qui refont surface, au propre comme au figuré, elles s’ouvrent sur la salle quand elles n’accueillent pas carrément en leur sein le client, invité d’honneur à la table du chef.

Logo du site de Jack & Walter
Logo du site de Jack & Walter

Avec l’avènement d’internet et des blogs, chaque consommateur se voit désormais comme un inspecteur Michelin en puissance et chaque critique professionnel, journaliste souvent, se désole chaque jour de voir tant d’ignorants donner leur avis. Comme les chefs d’ailleurs quand la critique n’est pas bonne. Nous en savons quelques choses, nous qui avons tour à tour été qualifiés de « Johnny Walker de la cuisine », de « palais Picard », de « journalistes ratés » ou encore « de critiques parisiens », voire de « de critiques provinciaux ».

Cette recherche de la lumière a atteint des sommets avec la médiatisation des chefs. Qu’il semble loin le temps paisible du noir et blanc avec Raymond Oliver, le temps des massacres d’anguilles en direct par Maïté ou celui des berceuses culinaires de Joël Robuchon et son « bon appétit bien sûr ». Le consommateur ne se contente plus d’émissions de recettes de cuisine que des milliers de blogs proposent par ailleurs. Il faut du show, de la cuisine-réalité, du croquant, du gourmand. Le spectateur qui deviendra peut-être client en veut pour son argent, il faut que cela panique en cuisine ! Il faut toujours plus de buzz, de tweets, de likes, de photos, d’images, au risque d’aller parfois trop vite, trop loin. Cyril Lignac, l’enfant-chéri de la télé cuisine, ne le dit-il pas lui-même ? Il y aurait désormais trop d’émissions de cuisine à la télé ? Un régime serait-t-il nécessaire ? Une fois encore journalistes gastronomiques et bloggeurs ont rejoint les chefs et se sont invités dans ces émissions lorsqu’ils ne les animent pas pour les premiers. « Bloggeurs influents », ils jugent des plats préparés par des consommateurs coachés par des chefs dans des émissions animées par des critiques… La boucle est bouclée !

Faut-il se méfier de tous ces bruits de casseroles ? Il faut pour le moins prendre un peu de recul. En ce qui nous concerne, nous ne sommes que des gourmands qui avons mal tourné. Nous savons que la cuisine, c’est aussi du transitoire, certains plats disparaissent une fois dégustés ou avalés, un billet sur le blog en chasse un autre, un blog nouveau en chasse un plus ancien. Comme les critiques d’ailleurs. Une jeune amie nous demandait récemment : « C’est qui ce Gotémillo ? ». Une autre qui ne l’est plus : « Jack et Walter ? Vous travaillez pour une marque de Whisky ? ». Nous savons bien dans notre for intérieur que la force tranquille reste du côté du livre et c’est pour cela que nous avons accepté avec enthousiasme la proposition des Champagnes Collet de devenir jurés du Prix du Livre de Chef 2013, « 10 rencontres extraordinaires avec 10 chefs auteurs ». C’est bien par l’écrit que les plus grands sont venus jusqu’à nous. Qui connaîtrait Escoffier, Brillat-Savarin ou Carême sans leurs écrits ? Plus grand monde sans doute, le livre les a installés dans la lumière mais là c’est une lumière douce qui dure l’éternité. Même le « Modernist cuisine » a été édité, c’est dire. On dit que la bibliothèque de livres de cuisine de Jean-François Piège est un antidote à ce vacarme médiatique. L’heureux et sage homme que voilà qui contribue par sa production personnelle à enrichir ce fonds essentiel. S’il en fallait une, c’est peut-être là une morale à cette histoire : « La cuisine passe, les écrits restent ». Chefs, à vos claviers ou vos stylos bille sinon bloggeurs et critiques gastronomiques écriront l’histoire à votre place. Zut ! ça a déjà commencé ! Le trio infernal chefs, critiques, blogueurs n’a pas fini de se disputer la lumière…

Jack et Walter

Lien vers le blog Les bonnes tables (ou pas) de Jack & Walter

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