Mécréants de l’alimentation

Alimentation et santé sont aujourd’hui deux notions quasiment tautologiques. L’hygiénisme et la quête de santé s’imposent, qu’on le veuille ou non, comme l’idéologie dominante.

L’alimentation a toujours été le théâtre d’enjeux moraux et de conflits entre le bien et le mal. Les interdits alimentaires ont longtemps structuré le rapport des individus à l’alimentation. Aux religions traditionnelles s’est substituée, pour la majorité de nos congénères, la religion du sain. Il prend aujourd’hui la forme du «naturel», du «pur», du « produit localement », du « sans additifs, sans produit chimiques ».

L’angoisse contemporaine est à la contamination et la dénaturation. En effet, le sain est une notion qui s’est élargie du «nutritionnellement correct » à l’ « écologiquement correct ». Ce qui est mauvais pour notre environnement menace par extension notre intégrité physique, donc notre santé. Voilà que vient d’apparaître un nouveau trouble du comportement alimentaire. Après l’obésité et l’anorexie, on parle aujourd’hui de plus en plus d’orthorexie. Du grec orthos « droit », l’orthorexie est une obsession pathologique de l’alimentation saine.

Citoyens irresponsables

Contrairement aux troubles alimentaires traditionnels qui renvoient à des problèmes de rapport à la quantité, les personnes touchées par l’orthorexie sont obnubilées par la qualité. Pour elles, manger est un acte qui a un impact direct sur leur intégrité physique. Le goût et le plaisir sont secondaires. Elles mangent avec leur cerveau et non plus avec leurs papilles. Leur quête du sain les amène à écarter bon nombre d’aliments qu’autrefois elles considéraient comme bons, et qu’elles voient désormais comme des poisons. Les recettes qui débordent de mauvaises graisses, les sucres pervers qui se cachent partout, les substances chimiques qui s’invitent dans les aliments les plus innocents ? Le risque est partout et il est impératif de s’en prémunir à tout prix. Aux yeux des orthorexiques, tous ceux qui mangent sans se poser de questions deviennent des délinquants, des citoyens irresponsables, coupables de grever le budget de la sécurité sociale. Et il faut bien l’admettre, les marques et les autorités sanitaires ont leur part de responsabilité dans cet état de fait.

Aujourd’hui, derrière chacun d’entre nous sommeille un orthorexique débutant. Et la vie de l’orthorexique débutant n’est pas une vie de tout repos, c’est un véritable chemin de croix que d’écarter les additifs, les conservateurs, les colorants, les pesticides, les graisses non homologuées et autres allergènes produits par l’industrie agroalimentaire. Sans parler du gluten et des protéines de lait de vache qui nous empoisonneraient sans qu’on le sache. Le corps de l’orthorexique est sacré. Il doit préserver sa pureté originelle, il est dans une recherche quasi mystique d’éternité.

Les questionnements métaphysiques abondent : le gras est-il totalement diabolique, ou existe-t-il du bon et du mauvais gras ? Le bon gras est bon mais il fait autant grossir que le mauvais. Quant au sucre, c’est un casse tête théologique : le saccharose est le mal absolu, mais les céréales et les légumineuses, mêmes complètes, sont aussi des glucides. Une farine trop raffinée perd ses sels minéraux, une hérésie en somme, mais aussi ses pesticides, ce qui est salvateur. Aller chercher sa baguette se transforme en véritable pénitence.

Dans cette nouvelle religion du sain, à quels saints se vouer ? Les nutritionnistes, les médecins, les experts sont les nouveaux prêtres de cette religion de la santé, ce sont ceux qui édictent les règles et les dogmes. Mais des sectes apparaissent, avec leurs gourous : les végétaliens, les acido-basiques, les crudivores, les granivores… Ils sont tous la manifestation de ce nouveau puritanisme ambiant, de cette nouvelle ascèse contemporaine.

La résistance s’organise

Alors comment comprendre la nouvelle obsession des Français pour la cuisine et le « faire soi-même ? Auraient-ils oublié l’ascèse pour succomber au plaisir ? Absolument pas. Faire la cuisine soi-même est fondamentalement une démarche de reprise de contrôle sur son alimentation et son corps. C’est une façon de se conformer à la doxa dominante, car on reprend la main sur le choix des ingrédients (forcément sains parce que sélectionnés soigneusement par nos soins) et sur les modes de préparation. C’est aussi beaucoup moins cher en ces temps de disette économique. Les plaisirs immoraux, pour la majorité des ouailles, sont réservés aux grandes occasions, ou sont fantasmés, sur des blogs culinaires ou des revues gastronomiques. Et pour beaucoup d’entre nous, le plaisir alimentaire est un plaisir qui maintenant se déguste à la télévision à défaut de se déguster dans l’assiette.

La gastronomie était entrée dans le rang, en starisant le produit. Le produit, rien que le produit, entendait-on. Un bon produit ne peut pas être mauvais. Des recettes qui le mettent en valeur ne peuvent pas cacher de vices. Mais la résistance s’organise. En marge de l’idéologie dominante, de nouveaux mécréants sortent du bois. Ce qui excite les rebelles de l’alimentaire et de la gastronomie en ce moment, c’est le diable en personne. Ce qui est gras, sucré, qui se mange avec les doigts, voire ce qui est vulgaire. Le hamburger, symbole absolu de la malbouffe, accusé de tous les maux et de pervertir les jeunes générations, se retrouve sur un piédestal, un piédestal roulant, depuis qu’il vient à la rencontre des urbains dans ses fameux foodtrucks. Après le burger, on a droit à des restaurants trendy qui revisitent le kebab. Qui aurait pu penser que le kebab avait un avenir, hormis quelques étudiants attardés sortis de soirée ? Sans compter les établissements hérétiques, qui envers et contre les végétariens et écologistes de tout poil, « starisent » le bœuf et le cochon dans tous leurs états. Et pour finir, on assiste à un véritable comeback de la frite. Oui, la frite devient un sujet de haute gastronomie, capable de se décliner de mille façons salement gourmandes.

Mais attention, ces péchés ne sont pas n’importe quels péchés. Maintenant le diable s’habille en Prada ou peut aller se rhabiller. Parce que c’est du hamburger chic qu’il s’agit, du kebab haute couture, et de la frite de luxe. Parce que la transgression a toujours nourri le fantasme et le plaisir, mal manger devient un luxe ultime, une manière de se démarquer de la masse des fidèles condamnés à porter le poids de leur culpabilité alimentaire.

Véronique Rheims – Directrice du Planning Stratégique de McCann Paris – © Karyna Chekaryova – Fotolia.com

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