Un Gourmet solitaire très slow-good

Objet étrange aussi bien dans le monde la bande dessinée japonaise que dans celui de la gastronomie, ce manga narre dix-huit déambulations dans différentes villes japonaises où l’apaisement de la faim est un but en soi. Entre rencontres et gourmandises, ce Gourmet-là rappelle que prendre le temps de manger est également central dans le plaisir de manger.

CouvDécoupé en dix-huit chapitres de huit planches, le Gourmet solitaire dresse le portrait d’un dandy esseulé, toujours en costume et qui œuvre comme négociant dans le monde du textile. Cette bande dessinée nous expose délicatement sa vie totalement tournée vers une faim que l’on sent pressante. Le dessin privilégie la proximité avec le protagoniste et nous pousse à suivre presque de l’intérieur les réflexions de cet homme de telle manière qu’on a le sentiment étrange de penser à sa place, de faire ses gestes, d’avoir les mêmes envies.

D’un pur point de vue gastronomique, sa recherche n’est pas forcément axée vers de la grande cuisine mais vers la quête d’un moment d’harmonie. Chaque histoire commence par l’identification de l’endroit où subvenir à ce besoin primaire. Emplacement, ambiance, menu, tout ce qui compose finalement le repas est examiné avec soin. Notre gourmet recherche l’instant et le lieu parfaits. Les auteurs prennent soin de souligner cette relation en donnant à chaque déambulation un titre qui associe un lieu à un plat : porc sauté et riz à San’ya ; Barbecue coréen «Yakiniku» sur la route du ciment, en sortant de la zone industrielle Tokyo-Yokohama à Kawasaki ; saucisses viennoises au curry au stade Jingû (arrondissement de Itabashi, Tokyo) ; bouffe de superette, n’importe où dansTokyo.

L.10EBBN001968.N001_GOURMETso_Ip001p184_FRLe Gourmet solitaire constitue également une promenade bien documentée dans les villes du Japon de la fin des années 90.  Nous ne sommes pas dans le rêve mais solidement ancrés dans le quotidien et les surprises d’une vie urbaine à la japonaise. Les plats sont tous dessinés, sommairement, en noir et blanc, tels qu’ils sont disposés dans les assiettes ou les bols. Visuellement, impossible de dire qu’ils sont vraiment appétissants, mais le personnage est si proche de nous, sa faim étant également un petit peu la nôtre au fil des pages que le dessin atteint son objectif : nous faire saliver. Au final, cette sommaire cuisine de gargote semble savoureuse et roborative. Cependant, là n’est pas le plus cœur du message porté par ce manga. C’est bien le cheminement et les rencontres du personnage qui nourrissent puis enrichissent le lecteur. Conçues comme une courte introspection, les saynètes démontrent clairement que le plus important n’est pas de trouver quoi manger mais de le chercher. Prendre le temps de prendre son temps donnera un plaisir encore plus grand. À l’époque du fast-food, même « good », le temps reste une donnée essentielle du plaisir de manger. Cette bande-dessinée le rappelle avec intelligence et une belle élégance graphique Faviconfondblanc20g

 Stéphane Dubreil

LE GOURMET SOLITAIRE, éditions Casterman, collection Ecritures – Jirô Taniguchi, dessin – Masayuki Kusumi, scénario – 16 euros

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