Compagnie Laïka : le repas mis en scène

par Franck Pinay-Rabaroust /

Une scène en forme de bouche. Un plafond qui fait office de palais, un plateau qui représente une langue et des spectateurs serrés les uns contre les autres, sur deux niveaux. Comme des dents, largement surnuméraires, qui goûtent et digèrent des mets et des mots. Bienvenue au spectacle, concocté par la compagnie Laïka qui n’aime rien tant que bousculer le ballet des sens et se jouer de processus créatifs complexes.

Laika tafelt P.Deprez-handschoenVoir et manger, boire et écouter. Toucher et sentir. S’imprégner pour mieux comprendre. Depuis près de quinze ans, l’artiste culinaire belge Peter de Bie, tête de pont de la compagnie Laïka aux côtés de son compère Jo Roets, se joue des cinq sens pour rendre plus interactif le spectacle vivant. Dans leurs dispositifs, le spectateur n’est plus considéré comme un simple témoin passif : il se mue en acteur gourmand, s’intégrant dans un scenario qui laisse la part belle à l’inattendu. C’est, pour Francis Peduzzi, directeur de la scène nationale du Channel à Calais et fin connaisseur du travail de la compagnie, « une réinvention de l’antique banquet pour démocratiser le spectacle vivant et le rendre appétissant à un public rétif à la consommation culturelle jugée trop élitiste ». Pour Peter de Bie, ce mélange des genres en une même unité de temps et de lieu permet en outre « de démultiplier l’expérience sensorielle grâce à la disponibilité naturelle du spectateur ». Avec la compagnie Laïka, la cuisine fait spectacle.

Reste que le processus créatif s’avère d’une extrême complexité. Humainement et techniquement. La recherche de l’interaction avec le spectateur, l’obligation assumée de stimuler les cinq sens, la nécessité de produire un repas, de le servir et, bien évidemment, de raconter une histoire font de tout spectacle une épreuve au long cours. Epreuve d’autant plus grande que leurs créations ne peuvent se jouer dans les salles de théâtres, architecturalement inadaptées au service des plats. D’où la nécessité de penser de toute pièce la scénographie, et d’avoir accès, d’une façon ou d’une autre, au spectateur qui, lui, doit pouvoir prendre et laisser une assiette, un plateau, un gant ou n’importe quel contenant détourné de sa fonction première et imaginé par la compagnie.

À chaque fois, l’idée de base d’un spectacle ne tient qu’à un simple fil. La couleur, l’énergie, la folie sont des points de départ parmi d’autres. Pour le spectacle intitulé Peep & Eat, créé en 1998, le spectateur prend place dans une des alcôves de cinq places qui tournent autour d’un îlot central où se trouve la cuisine. Les convives peuvent observer les chefs aux fourneaux par des fentes, découvrir de petites scènes jouées par deux comédiens cachés dans un réfrigérateur, mais également regarder un film sur les écrans intégrés dans les tables où l’on voit un mélange de réalité – les chefs en cuisine – et de fiction. Sont servis un apéritif qu’il faut boire dans un gant en plastique et du thon cru servi dans un récipient utilisé dans les hôpitaux. Par delà le choc des contenants, Peter de Bie a créé ce spectacle en fonction d’une contrainte technique et d’un postulat idéologique. D’abord, comment réaliser un repas et le servir à cinquante-cinq personnes en ne disposant que de trois acteurs ? De là a été pensée cette installation tournante privilégiant la proximité entre les professionnels et les spectateurs pour une économie de mouvements. Quant au message sociétal, Peter de Bie souhaitait dénoncer l’omniprésence des colorants dans notre alimentation en choisissant des aliments haut en couleurs : carotte, thon rouge ou vitelotte par exemple. Au final, l’artiste-culinaire reconnaît que si le message sur les colorants n’est pas du tout passé, il retient que l’exiguïté des alcôves a su créer des liens indéfectibles entre certains spectateurs qui se retrouvent encore chaque année autour d’un repas en souvenir de Peep & Eat. Il n’y a, selon Peter de Bie, pas plus bel hommage à sa mission de créateur de liens. En 2002, la compagnie Laïka crée un autre spectacle, Patatboem, où le thème central est l’énergie. Celles de la musique et de la cuisine. Pendant plusieurs jours, des musiciens se sont retrouvés en cuisine pour réfléchir aux liens entre les deux univers. Rythme, cadence, instrument… La réflexion débouchera sur un concert culinaire où musique et nourriture se répondent tambour battant. Suivront en 2008 Me gusta, autour de la danse, de la cérémonie du thé et de festins cannibalesques, puis, en 2010, Cucinema mêlant cinéma et repas, puis l’incroyable Opera Buffa, en 2012, où la tête du séducteur Don Giovanni – en chocolat – fini par fondre sous la chaleur d’un projecteur, pour être littéralement engloutie par les femmes trompées. Théâtre, danse, concert, cinéma vivant ou opéra, la compagnie joue de tous les registres du spectacle vivant pour faire apprécier autrement l’expérience du repas.

Spectacle Me Gusta
Spectacle Me Gusta

Ancien responsable de la documentation des compagnies théâtrales flamandes à l’Institut du Théâtre flamand, Peter de Bie a toujours pratiqué la cuisine. Sa première grande fête –privée – réunissait déjà soixante-dix personnes dans une ancienne laiterie. Au menu : du cresson qui avait germé sur d’immenses tables. Chaque convive disposait d’une paire de ciseaux pour se servir à manger… Après diverses collaborations pour créer des repas, notamment auprès de la compagnie d’Alain Platel, l’homme se tourne de plus en plus vers son événementialisation, mêlant cuisine et spectacle vivant, pour déboucher sur sa première grande création, Peep & Eat, en 1998. Pour nourrir ses idées, Peter de Bie puise dans différents répertoires. Il aime réfléchir et se creuser les méninges. Adepte des études sur la neurogastronomie ou des événements liés au Flemish Primitives, l’artiste culinaire apprécie les tables qui le font réfléchir, comme La Grenouillère d’Alexandre Gauthier ou The Fat Duck d’Heston Blumenthal. Surtout, il ne crée pas seul. Pour Cucinema, création artistique proche des univers de Buster Keaton et de Charlie Chaplin, il a travaillé avec deux clowns pour le côté burlesque. Ils se sont rendus dans différents établissements pour découvrir l’absurdité de certaines situations. Ainsi, dans un très beau restaurant étoilé belge, il se sont aperçus que l’équipe se cognait la tête dans les casseroles à chaque entrée en cuisine ou, ailleurs, que les toques étaient découpées en fonction de la taille de chaque membre de la brigade pour passer sous les hottes aspirantes, trop basses. Et, quand c’est nécessaire, Peter de Bie va jusqu’à créer des maquettes pour tester la viabilité du processus scénique, comme pour Cucinema qui mélange projection de film et comédiens en chair et en os.

La compagnie Laïka, à l’instar de quelques autres – Ilotopie, Teaotro delle Arriette… – bouscule les codes du spectacle vivant en déplaçant le spectateur de l’extérieur à l’intérieur du champ scénarisé. Abolition des frontières traditionnelles et interactions permanentes sont rendues possibles grâce à la présence de la nourriture. Celle-ci joue un rôle de relais et de témoin d’un message qui dépasse de loin la dimension symbolique du théâtre. Ici, le repas partagé touche au vivant, à la confiance en l’autre, à l’intime. La compagnie Laïka bouscule les sens, mais pour mieux les remettre en ordre.

Faviconfondblanc20gFranck Pinay-Rabaroust / Photos : Phile Deprez

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