Les carottes nietzschéennes

« Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » Ce n’est pas une carotte râpée dans une salade industrielle qui pourrait dire ça.

Jeudi dernier, alors que j’étais prêt à remplir mon panier hebdomadaire de primeurs à l’AMAP*, monsieur Leclerc me bouscule et me grille la priorité devant le cageot de carottes. Sa raideur de saint-cyrien constipé dénote un manque évident de fibres alimentaires qu’il espère sans doute corriger grâce à ce légume. Une stratégie s’impose à moi : faire profil bas devant l’esquisse d’une situation édifiante à fort potentiel d’amusement. Son manège ne déçoit en rien, monsieur Leclerc procédant à une méticuleuse sélection des légumes. Inspection, palpation, percussion, auscultation, vas-y que je soupèse, que je hume, un authentique examen clinique tel qu’enseigné en faculté de médecine. Analysé selon des critères très sélectifs, seul un légume sur quatre ne se voit pas rejeté aussi sec dans la cagette. Un speed dating ultra speed. Un réflexe de supermarché.

Ces critères électifs qui décident du destin de la carotte (finir dans un noble pot-au-feu, ou moisir dans la benne à l’arrière de l’hypermarché) sont souvent les mêmes quel que soit l’élément sélectionné. Un téléphone portable, une secrétaire, un conjoint ou même un légume, doit répondre aux canons de l’époque.

Si les carottes que vous choisissez au supermarché sont toujours les plus orange, aussi droites qu’une sentinelle au garde-à-vous, affûtées comme un finaliste olympique du 100m, c’est que, peut-être, comme ma cousine Germaine, vous avez souffert d’une mononucléose l’année de votre terminale. Du coup, vous avez raté le cours de philo sur la Volonté de Puissance chez Nietzsche. Alors, petite séance de rattrapage appliquée à la carotte qui pousse dans un sol riche en cailloux.

Vous connaissez le jeu feuille-caillou-ciseaux. Une variante possible serait carotte-caillou-ciseaux. La carotte pousse vers le bas. Que se passe-t-il si elle rencontre un caillou ? Eh bien elle n’en fait pas un fromage. Authentique illustration de l’amor fati nietzschéen (aime ton destin), en parfaite stoïcienne la carotte fait avec, et, comme la feuille, elle emporte la lutte, non pas en enveloppant la pierre, juste en la chevauchant. L’adversaire que la fortune a mis sur son chemin lui permet d’exprimer sa puissance et, au lieu d’un tubercule unique, c’en sont deux ou trois qui naissent et enjambent l’obstacle minéral. Le légume prend l’allure un peu monstrueuse d’un siamois mais il n’avait pas le choix, c’était nécessaire, il lui fallait vivre. Il a fait la preuve de sa volonté de puissance.

Manque de bol, monsieur Leclerc n’est pas nietzschéen mais constipé chronique. La seule chose qu’il considère est qu’une carotte à trois tubercules sort des canons esthétiques de l’époque, d’où le renvoi dédaigneux dans le cageot. Pourtant ce qui compte, ce n’est pas l’uniformité, non ? Ne serait-ce pas plutôt les qualités nutritionnelles et sensorielles ? Ces critères esthétiques ne vont-ils pas à l’encontre de l’essentiel ? D’ailleurs qui nous impose ces critères ?

Quand l’industrie agro-alimentaire investit dans les fruits et légumes, ce peut être pour rattraper ce que les modes de production ont fait perdre aux aliments sur la nature, mais c’est, avant tout, à la demande de la grande distribution, pour des besoins logistiques de transport et de stockage. Résultat de cette démarche dévitalisante : des primeurs plus fermes et très calibrés, donc moins charmants à l’œil et dans la bouche, qui n’arrivent pas à maturité, donc moins goûteux. Combien de déceptions pour les amateurs de melons ou d’avocats a priori super bien roulés ?

Pour mieux comprendre combien un légume doit s’épanouir, allez plutôt faire un tour du côté de la Sarthe, dans le potager d’Alain Passard. Écoutez son premier jardinier parler de la vie, de la croissance, de la santé de son potager, des couleurs, de la texture, des qualités organoleptiques de ses légumes, parler de terroir.

En tout cas, l’homo leclercus n’ira pas dans la Sarthe et n’adhèrera plus l’an prochain à l’AMAP. Il retournera au supermarché. Là-bas, les carottes, au moins, ne sont pas recouvertes de terre.

* Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne


Olivier Bénazet – © margo555 – Fotolia.com


 

 

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