Ma femme est une diététicienne

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Ne nions pas non plus que s’entendre ordonner un régime tombe comme un impératif moral qui appelle à sa transgression, d’autant plus s’il contrarie le corps et ses habitudes

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Ah ! Si l’on avait écouté nos amis les Grecs. Oui, si l’on avait retenu leur leçon, jamais Michel Onfray n’aurait écrit au sujet de son suivi médical post-infarctus post épaule d’agneau aux pleurotes : « le destin se manifesta sous la forme d’une diététicienne aux allures d’anorexique. Austère et d’une maigreur peu avenante – signe toutefois de conscience professionnelle -, elle me fit un cours ennuyeux sur le bon usage d’une nourriture pour moine du désert… Pâle et chétive, la fonctionnaire des calories me fit une conférence sur le mérite des crèmes allégées, des laits écrémés et des cuissons à l’eau… Dans un sursaut d’héroïsme je déclarai, comme pour faire un mot avant le trépas, que je préférai mourir en mangeant du beurre qu’économiser mon existence à la margarine. » La diététicienne referma un peu plus ses œillères morales pour répondre que, beurre et margarine, c’est du pareil au même. Le second degré reste inaccessible aux esprits faméliques qui transpirent d’angoisse devant une motte de beurre normand. La technicienne du régime voit débarquer un bon vivant à son cabinet et, abracadabra, en ressort un peine-à-jouir.

À se demander pourquoi, dans la liste des professions les plus détestées, elles ne se hissent pas plus haut dans le classement ? Sur ce point, j’ose une explication : elles bénéficient d’une homophonie avantageuse avec les jolies esthéticiennes qui, elles, procurent plaisir et détente en massant nos bourrelets sans remarques désobligeantes. Diététiciennes, remerciez donc ces femmes attentionnées sans qui vous côtoieriez politiciens, publicitaires et agents d’assurance sur le podium des métiers impopulaires. Ou alors, que la suite vous inspire.

Les Grecs, disais-je. Diaita racine hellénique pour diététique signifie art de vivre, dimension qui n’a guère pénétré nos écoles modernes de diététique. Pour l’exemple, Gabriel Matzneff rappelle au sujet Lord Byron, autre amoureux des Grecs qui donna sa vie pour sauver leur patrie de la domination des Ottomans : « La diététique, ce ne sont pas seulement les régimes alimentaires qui furent dès son adolescence, une des obsessions de Byron, mais aussi sa philosophie de l’existence, et son art de vivre. » Byron vécut en sybarite. Certes il raffolait de truffes et de champagne, mais, pour séduire donzelles et jeunes éphèbes, il fut surtout un approximatif végétarien soucieux de sa ligne. Approximatif végétarien car il s’accordait sans faute une viande au carême – histoire de narguer le curé -, viande qui se vengeait en provoquant systématiquement une indigestion. Ne déduisez pas de ces tourments intestinaux des représailles divines, ne se manifestait qu’un principe : celui qu’un corps à ses habitudes. Byron, piètre carnivore, accordait le plus souvent sa nourriture à l’homme libre qu’il était. Le végétarisme lui fut une philosophie de la vie avec effet pratique. Capable de concevoir sa propre diététique, il s’inventait en être léger et n’en vécu que mieux. Ne le jugeons pas.

Le jugement, justement. Explicite ou implicite, il est insupportable dans le domaine de la chère, encore plus dans ces temps d’injonctions alimentaires, d’uniformisation des modes d’existence et d’accélération des rythmes de vie, quand il devient si difficile d’intégrer son assiette à un art de vivre personnel. Que dire d’ailleurs d’un éventail alimentaire si vaste et trompeur qu’il est facile de tomber dans les pièges qui conduisent aux maladies de société ? Maladies qui, du coup, imposent de porter une attention particulière à la nourriture et de juger le mangeur que nous sommes. Ne nions pas non plus que s’entendre ordonner un régime tombe comme un impératif moral qui appelle à sa transgression, d’autant plus s’il contrarie le corps et ses habitudes.

Je ne vous ai jamais parlé de ma femme, eh bien elle est diététicienne. J’ai observé sa pratique et sûr qu’avec Michel Onfray elle aurait partagé une épaule d’agneau aux pleurotes pour fêter son rétablissement. Façon de conjurer le sort et de relativiser. Et puis c’est un plat qu’elle adore. Comme une arme chargée, la diététique ne peut être mise entre toutes les mains. Choisir son aliment c’est se construire. Imposer un aliment à autrui risque de contrarier son essence. Réfléchissez donc bien avant d’épouser une diététicienne et, même si vous ne l’épousez pas, réfléchissez à qui vous confiez ce qui participe de l’art de vivre. Celui qui se trouve obligé de modifier son alimentation ne le fera que si le plaisir est là. La diététicienne (ou son équivalent masculin) doit d’abord comprendre son patient. Puis elle doit aimer manger, ne pas considérer l’aliment en ennemi, être curieuse en cuisine et, plus que tout, transmettre cette curiosité, éveiller à la diversité des goûts, faire découvrir des recettes qui enchantent – le bon – et s’adaptent au corps de l’autre – le bien (bon et bien : double bénéfice pour un authentique art de vivre). L’exercice si compliqué de la diététique passe par l’attention à l’autre et le plaisir de la table. La diététicienne de la vie bonne prendra la lignée du philosophe proto-anarchiste Charles Fourier et sera gastrosophe, ou ne sera pas. Outre le désir d’améliorer l’état de santé, sa démarche d’accompagnement ambitionne de rendre les sens disponibles, de composer la diaita, l’art de vivre.

Ma diététicienne de femme m’a demandé en mariage juste après que je lui ai offert une épaule d’agneau que nous avions décidé de faire cuire au feu d’une cheminée un soir de réveillon. Ce souvenir me donne envie d’en cuisiner une autre ensemble.

Si le cœur t’en dit Michel, j’ajoute une assiette.

Faviconfondblanc20g Olivier Bénazet / © udra11

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Afficher les commentaires (4)
  • Michel Onfray n’a vraiment pas eu de chance. Il existe malheureusement dans notre profession des diététiciennes qui n’ont rien compris à la diététique, c’est-à-dire que celle-ci est intimement liée à la cuisine et au plaisir de manger.
    Je suis (aussi) diététicienne et je suis au Bureau des Disciples d’Escoffier International, je travaille depuis 20 ans avec Ducasse, j’ai écrit ses trois derniers Grands Livres et toute la collection Nature où nous avons un dialogue constructif.
    Et j’ai toujours clamé que celui qui avait le plus fait avancer la diététique, c’était Michel Guérard.
    Paule

  • Merci Catherine pour vos convictions. Ma femme est unique sur de nombreux points mais, heureusement, dans sa pratique, elle n’est pas seule à considérer le plaisir comme élément fondateur d’une éducation à laquelle vous participez sans vous poser en faiseur de morale. J’ajouterai à cette chronique que prendre parti en professionnel à la vie des autres à travers l’alimentation, passe par les désirs (du bon, du sain) que vous pouvez susciter chez eux (une définition idéale selon moi de l’éducation). Et, comme dans toute situation de subordination, le meilleur moment est celui où le patient retrouve son autonomie.

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