Alexandre Gauthier, l’icône de la gastronomie française

Encensée par les chefs, critiquée, voire oubliée par une certaine frange de classements et critiques à travers le monde : la gastronomie française divise et segmente entre les antis et les pros. Alexandre Cammas, patron du Fooding, a même trouvé une expression pour qualifier ce mouvement si bien incarné par le classement du 50 Best Restaurant : le French Food Bashing. Même en France, une large frange d’activistes en tout genre se montre plus prompte à encenser le lichen nordique et le ceviche péruvien que le dynamisme hexagonale. Peu importe si la plupart des grands chefs étrangers sont venus se former en France, notre cher pays est à la traine, dépassé par une créativité qui bouscule la tradition. Un seul chef ou presque échappe à ce mouvement : Alexandre Gauthier.

timthumb-3C’est bien simple : à part le billet d’un blogueur datant de 2008, on peine à trouver la moindre médisance sur Alexandre Gauthier. En France, quelque soit le support, tous les journalistes ne jurent que par lui. Si Alexandre Gauthier a repris les fourneaux de la maison familiale en 2003, c’est véritablement en 2005 qu’il surgit dans le paysage gastronomique français. Il fait alors partie de la sélection de Fou de France, un programme orchestré par Alain Ducasse et mettant à l’honneur de jeunes cuisiniers au Plaza Athénée. 2010 marque un tournant qui le fera entrer dans une nouvelle dimension, mondiale cette fois-ci : son apparition au sein du classement des 100 meilleurs restaurants du monde, suivi du titre de « One To Watch » en 2012 dans le même classement. Pourquoi d’ailleurs est-il retombé au-delà de la cinquantième place cette année dans le 50 Best Restaurants ? Probablement à cause d’une histoire de livre qui n’a pas été écrit par celui-là même qui fait la pluie et le beau temps de ce classement en France. Triste égo capable de bafouer des convictions personnelles.

Salle de La Grenouillère
Salle de La Grenouillère

Reste que cette frénésie de retombées presse fait aujourd’hui de la Grenouillère le nouvel eldorado des gourmets en quête d’émotion et d’expérience. Au même titre qu’à Laguiole ou à Saint-Bonnet-le Froid, on se presse désormais à la Madelaine-sous-Montreuil pour engloutir les créations d’un curieux personnage en passe de changer de statut : du chef, il se mue doucement en icône. Choisi pour inaugurer la biennale de Venise en 2013, adulé par le mouvement Omnivore (révélation de l’année en 2006, créateur de l’année 2010 et 2012), hissé au 2ème rang des personnalités les plus influentes de la gastronomie selon un magazine spécialisé (devant Paul Bocuse, Auguste Escoffier, Alain Passard ou encore Pierre Hermé), l’homme accumule les distinctions et honneurs à tout juste 35 ans. Même son de cloche du côté de certains généraux de la grande cuisine tels que Michel Troisgros, qui n’hésite pas à le considérer comme le chef le plus sous-estimé de l’époque. Le guide Gault&Millau vient tout de même de lui accorder une cinquième toque – la plus haute distinction –, alors que le Michelin le fait ridiculement stagner à une étoile depuis de trop nombreuses années*.

Si au sein du petit milieu de la gastronomie, Alexandre Gauthier n’est plus un illustre inconnu depuis bien longtemps, le grand public ne peut plus ignorer son existence maintenant que son œuvre est à la portée de tous grâce à la parution d’un livre édité chez La Martinière (Phaidon, qui a édité les ouvrages de René Redzepi, Andoni Luis Aduriz, Magnus Nilsson ou Alex Atala, aurait été davantage indiqué pour ce genre de chef). Son livre, à l’image de son travail au quotidien, est l’un des plus personnels et des plus aboutis dans l’immense production éditoriale que connaît la cuisine.

Couverture du livre d'Alexandre Gauthier
Couverture du livre d’Alexandre Gauthier

Stratégie volontaire ou non, le jeune Gauthier cultive brillamment son image : cuisine ultra-créative qui ne renie pas les classiques (il lance prochainement un établissement qui mettra à l’honneur les recettes traditionnelles que servait jadis son père), style résolument ancré dans un territoire, volonté de ne pas saturer l’espace médiatique contrairement à ses confères et leurs incessantes prises de parole, non-présence judicieuse sur les réseaux sociaux qui permet de garder cette part de mystère qui captive tant… Déjà en 2011, il démontrait sa parfaite maîtrise de la communication lorsqu’à la façon d’un Maravan dans le roman Le Cuisinier de Martin Suter, il se la jouait cuisinier aphrodisiaque en déclarant qu’en quittant sa table, ses clients devaient avoir envie de faire l’amour dans les huttes de la Grenouillère. Plus récemment, ses propos sur l’interdiction de prendre des photos dans son restaurant firent le tour du monde. Un buzz loin d’être un hasard quand on sait qu’Alexandre Gauthier est bien entouré, proche de quelques personnes qui travaillent non sans habileté à son image et à sa communication.

Outre son incontestable talent de cuisinier, l’habileté d’Alexandre Gauthier réside probablement dans cet équilibre entre son isolement géographique, son quant-à-soi assumé – Il ne participe pas ou peu aux événements de sa région – et sa capacité à se faire entendre quand il faut grâce à ses réseaux tissés dans une relative discrétion. En ne revendiquant rien, Alexandre Gauthier s’inscrit incontestablement dans une forme de post-modernité du chef. Bien loin du moine qu’il rêvait d’être plus jeune, mais plus proche d’une icône influente dont les contours se dessinent un peu plus chaque année.

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Ezechiel Zerah / © MLF

LA GRENOUILLÈRE – 19 rue de la Grenouillère – Madelaine-sous-Montreuil (62) – 03 21 06 07 22 – http://lagrenouillere.fr

* Ce qui fait de lui le premier cuisinier mono-étoilé à se voir décerner cette note de cinq toques au guide Gault&Millau

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