Plaza Athénée : la veste et l’arête

Au Plaza Athénée, le chef s’éclate. Avec sa « naturalité » comme étendard culinaire, Romain Meder se lâche jusqu’à provoquer le client avec une arête de sardine – queue,...

Au Plaza Athénée, le chef s’éclate. Avec sa « naturalité » comme étendard culinaire, Romain Meder se lâche jusqu’à provoquer le client avec une arête de sardine – queue, tête et yeux compris – dans l’assiette pour démarrer les agapes. La clientèle asiatique adore, le reste du monde s’étonne. Dans l’Abécédaire du restaurant remis à chaque convive en fin de repas, la démarche du chef y est clairement explicitée. Lettre « L » : « Libérée : une cuisine affranchie, instinctive, qui s’émancipe des codes. Le socle technique de la haute cuisine française est là, mais l’interprétation est résolument personnelle. » Applaudissons des deux mains le repas absolument remarquable et le parti-pris de la cuisine. Mais arrêtons-nous un instant sur une exigence à l’exact opposé de la cuisine libérée : le port obligatoire, midi et soir, de la veste pour les hommes. Entre la veste et l’arête, les discours s’opposent.

timthumb-1Car si le chef se lâche, le client masculin, lui, doit rentrer dans un carcan vestimentaire pour s’inscrire dans l’histoire d’un lieu qui le dépasse et, surtout, pour ne pas déplaire à un autre client. Lequel pourrait s’offusquer non pas de la chips d’arête, ô beau symbole d’une cuisine détachée des codes dixit le codex ducassien, mais d’une veste absente. Il y a là un grand écart totalement incohérent dans la façon de penser le restaurant, entre la liberté d’une cuisine engagée et l’identité codifiée, standardisée et appauvrie de ceux qui « habillent » la salle le temps d’un repas et à qui l’on impose les codes ancestraux du bien vivre ensemble. Que ces derniers s’imposent encore chez Taillevent ou à La Tour d’Argent, tables qui revendiquent la tradition à tout crin, se comprend, mais certainement pas au Plaza Athénée.

Salle du restaurant Plaza Athénée

Salle du restaurant Plaza Athénée

La clientèle n’est que l’exact reflet d’une certaine frange – aussi fortunée soit-elle – de la société, avec ses envies, ses différences, ses individualités, ses extravagances et… sa propre « naturalité ». Puisque la cuisine impose son discours – empreint de responsabilités sociétale, environnementale, écologique -, laissons au client faire de même avec sa propre personnalité. Et laissons-le seul juge de paix de ce qui est vulgaire en salle. Comment juger qu’à la table d’à côté une jeune femme porte une jupe à la longueur inversement proportionnelle à la hauteur de ses immenses bottes ? Comment apprécier la vision d’un couple qui passe son repas à échanger des SMS avec des hôtes virtuels sans se décrocher un mot ? Pourquoi mon voisin serait-il plus dérangé par ma sobre chemise blanche immaculée que moi par son jean délavé, mais accepté par la haute autorité car accompagné d’une veste bleu foncé parfaitement identique à celles portées par plus de la moitié de l’assemblée attablée ?

Il faut se rendre à l’évidence : la réalité du vivre-ensemble a évolué et la salle d’un restaurant ne peut s’extraire de ce mouvement. Il n’y a pas que sur la découpe en salle qu’il faut savoir faire preuve de modernité, mais également dans l’acceptation d’un restaurant culturellement divers et bigarré. Une femme en mini-jupe provocante et bustier moulant, une autre en kimono japonais, un homme en jean délavé et basket, une grande majorité de pingouins fadasses habillés à l’identique et celui qui ne porte qu’une simple chemise blanche, où est l’erreur ? Entre la veste et l’arête, la plus difficile à avaler n’est pas forcément celle que l’on croit.

Faviconfondblanc20g Franck Pinay-Rabaroust / © lurs – FPR

 

 

10 Comments on this post.
  • Nelly Dibaggio
    1 décembre 2014 at 10:07
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    Voilà un édito qui ne mâche pas ses mots ! Bravo pour cette franchise et je vous rejoins sur l’incohérence de discours entre la cuisine et la liberté trop restreinte du client.
    Nelly

  • Pompom
    1 décembre 2014 at 1:54
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    Tellement vrai ! Que l’on nous laisse en salle être comme on veut.

  • Cuisine 3000
    2 décembre 2014 at 12:14
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    Qui porterait cette réflexion et ne suscitait le débat si Atabula ne le faisait pas ? Merci

  • Galasso Gil
    3 décembre 2014 at 10:17
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    Merci pour cet artile. J’aimerais une clarification sur les affirmations suivantes : « Puisque la cuisine impose son discours » et « Il n’y a pas que sur la découpe en salle qu’il faut savoir faire preuve de modernité »

  • Francois G
    4 décembre 2014 at 9:42
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    Tout ça pour ça ??

    Personnellement, je suis plus atterré par la sardine que par l’obligation vestimentaire. Cette intellectualisation culinaire qui sert de prétexte à facturer à prix d’or tout et n’importe quoi… mais où allons-nous ? Je ne vais pas au restaurant pour « l’expérience », bon sang !!

    Quant à (je cite Nelly Dibaggio) « la liberté trop restreinte du client », faut pas pousser !! On croirait qu’on nous impose de manger avec la main gauche attachée dans le dos, un balai dans le c*** et le petit doigt en l’air !!

    Si la tradition (au sens noble du terme, pas l’image poussiéreuse qu’on veut bien lui coller) et l’élégance vestimentaire (oui, une veste bien portée est élégante) n’est pas à votre gout, libre à vous de ne pas vous déplacer. Mais une « expérience culinaire » ne mérite-t-elle pas ce menu (sans jeu de mot) sacrifice ?

  • corentin
    4 décembre 2014 at 12:19
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    intéressant. j’ai pour ma part l’habitude d’aller souvent dans de bons restaurants habillé en jean baskets.
    cependant, le jour où je suis allé déjeuner au Bristol, j’ai apprécié le fait que tout le monde était bien habillé. j’ai enlevé ma veste en arrivant et l’un des serveurs m’a dit gentiment que le port de la veste était obligatoire, ce qui m’a pas mal surpris de prime abord mais qui m’a plu en fait après réflexion !
    car c’est vrai qu’il serait quand même terrible de se retrouver à manger dans ces lieux incroyables entourés de mecs en jogging comme c’est le cas maintenant dans les boutiques Chanel et autres

  • Parigino
    4 décembre 2014 at 5:19
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    Totalement en désaccord avec cet article. Quand on a la chance de pouvoir prendre un repas dans un cadre aussi magnifique et somptueux, qui a coûté de nombreuses heures de travail et d’effort à de talentueux artistes, et de déguster une cuisine qui elle aussi est un art que de nombreuses personnes ont travaillé des années pour maîtriser, le moins que l’on puisse faire est un petit effort vestimentaire pour ne pas détonner du cadre et respecter tant les créateurs que les autres clients. Déjeuner ou dîner au Plaza-Athénée est pour beaucoup de personnes un événement et non pas une routine, donc marquez le coup tout de même. C’est une question de RESPECT pour les autres, qualité qui fait beaucoup défaut dans la France actuelle, et surtout parmi ces socialo-bobos qui se dissent de gôôôche et claquent € pour un repas au Plaza-Athénée ou au Bristol.

    Je parle en tant que Français établi depuis très longtemps a l’étranger et que choque profondément la culture du débraillé et de la goujaterie qui y sévit depuis l’avènement de l’idéologie socialo-bobo en France. Chaque fois que je reviens en France — le moins possible, je vous l’avoue — je suis effaré par le débraillé, parfois même hélas la saleté, des gens, que ce soit à l’Opéra, au théâtre, dans les grands restaurants, etc. On ne voit ça qu’en France. Dans le pays où je suis installé les gens qui regardent TV5-Monde commentent très défavorablement la tenue des présentatrices des journaux télévisés : mal fagotées, mal coiffées, jamais le moindre bijou (c’est contre le socialisme de porter un bijou?), ces femmes déshonorent la soi-disant élégance française qui d’ailleurs n’existe pratiquement plus. Par contraste, les présentatrices de télévision de mon pays d’accueil sont toujours très bien habillées, coifffées, et portent un ou deux jolis bijoux (boucles d’oreille, collier et/ou brioche). La comparaison n’est pas à l’avantage de la France, je vous assure. Le monde entier se gausse de vous, Français, derrière votre dos !

  • munstead
    17 septembre 2015 at 8:09
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    Intéressant petit débat. Oui j’étais choqué récemment au 5 à déjeuner par une famille américaine en jeans, sneakers, casquette de base ball à l’envers pour le fils, smartphonage incessant pour la fille et le père, la mère en dentelle transparente laissant voir un soutien-gorge rose mémé. Généralement la tenue vestimentaire débraillée va avec le comportement à table : téléphone, sorties pour aller fumer une cigarette, etc. Je pense que lorsque l’on va dans un temple de la gastronomie, au décor souvent somptueux, on doit faire un effort de correction vestimentaire, la propreté et la fraîcheur des vêtements étant un minimum. Autrement, c’est se conduire comme ces hordes de touristes en shorts et tongs dans les monastères cisterciens. Le négligé est aussi une attitude qui se veut supérieure: je vais dans ce trois étoiles comme je veux, je paye donc je fais ce que je veux. C’est tout simplement une forme d’impolitesse vis à vis des autres convives, du personnel auquel on manque de respect (tu es impeccable, je m’en fiche, c’est ton problème, je paye, je suis en jeans parce que j’aime ça, il n’y a quel les louffiats qui s’habillent encore), vis à vis des lieux, un manque de civilité. Ceci dit, je ne défend pas à tout prix la veste et la cravate, mais une certaine élégance ou recherche de. La qualité des convives fait aussi partie du plaisir d’être à une bonne table.

  • Plaza Athénée : la veste et l’arête | ATABULA | ripaillesblog
    28 décembre 2015 at 2:40
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  • Le site est en construction
    15 janvier 2017 at 2:53
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