2015 et la gastronomie française : l’année sera politique

Si l’on se retourne sur l’année 2014 côté casseroles, difficile de ne pas constater encore et encore la très forte exposition médiatique de la cuisine et de son très noble volet, la gastronomie. Pas un média ou presque n’a échappé à la tentation de mettre en avant la belle assiette, l’auguste produit ou l’incomparable savoir-faire du chef. Quant au consommateur, puisqu’il ne peut que rester muet face au menu imposé, il s’exprime à sa façon : « Junk », « Fast » ou autre, la food est devenue « porn », entendons par là qu’elle se vit aussi et surtout sur les réseaux sociaux, réceptacle viral idéal d’une cuisine universellement partagée. L’année 2014 a donc été médiatique. Elle a également été hautement stratégique avec, entre autres, le lancement survitaminé de la « naturalité » ducassienne, vendue comme la tendance du XXIe siècle, et le grand mercato des chefs qui place ce dernier comme un maillon essentiel – façon name dropping – d’un système qui mélange sournoisement la qualité de l’assiette, la logique économique et la puissance de communication auprès des médias.

Fresh green salad with spinach,arugula,romane and lettuceEt la gastronomie française en 2015 ? Parions que cette année sera avant tout politique. Il suffit d’ailleurs de se pencher sur le rapport d’étape du Conseil de promotion du tourisme pour comprendre que l’Etat français s’engage (« enfin ! » diront certains) en faveur de la gastronomie hexagonale. Outre Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères à l’origine de ce rapport, Carole Delga, Secrétaire d’État chargée du commerce, s’active sur de nombreuses questions liées à l’assiette et organise de temps en temps à Bercy des diners avec des leaders d’opinion pour être au fait ce ce qui se dit et se fait. Quant à Alain Ducasse, qui se rêve en grand baron de la gastronomie française et très digne successeur de Paul Bocuse, il ne reste pas inactif. D’abord il surveille : il a ainsi envoyé le directeur général de son groupe, Laurent Plantier, participer au second diner organisé par Carole Delga. Histoire de voir et d’écouter ce qu’il s’y raconte… Ensuite il agit, notamment auprès de Laurent Fabius, pour lancer différents événements à travers le monde. Mais il se sert également de « son » Collège culinaire et de ses déclinaisons pour imposer son influence politique. Un proche du chef monegasque expliquait ouvertement que « ce Collège agissait tel un shadow cabinet » pour mettre en place des opérations à grande échelle « sans entrer dans les contraintes des officines politiques qui multiplient les réunions et qui ne décident de rien. » Le président Ducasse n’est plus à un paradoxe près. Le Michelin non plus d’ailleurs puisque, sans que cela ne gêne nullement Michael Ellis, président international du Bibendum, le grand barnum de l’annonce du palmarès du guide 2015 – qui comprendra une grande soirée festive plutôt qu’un trop traditionnel cocktail – aura lieu… au Quai d’Orsay.

Si les puissances publiques de quelques pays d’Europe du nord et l’Espagne* ont lâché des millions d’euros pour créer une gastronomie nationale, l’État français en est à constater que la sienne perd du terrain partout dans le monde. Après les constats couchés sur papier glacé, il faudra pourtant investir et dégager les budgets adéquats. Tôt ou tard, le politique rejoint l’économique : un discours ne se transforme en action que lorsqu’il est financé. Malheureusement, après l’état des lieux et les envolées lyriques du rapport, la réalité reprend le dessus : pour mettre en branle les 20 propositions émises, les pistes principales de financements sont les suivantes : l’industrie agroalimentaire et les fonds européens. Autrement dit, c’est pas gagné !


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Franck Pinay-Rabaroust / © ehaurylik

* Le rapport d’étape du Conseil de promotion du tourisme précise que sept millions d’euros ont été accordés au Basque Culinary Center Fundazioa par le décret royal n° 1640/2009 du 31 octobre 2009, qui a pour objectif de devenir une « référence internationale pour la formation, la recherche, l’innovation et la transmission des connaissances et technologies dans les différentes matières des sciences gastronomiques »

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