Fabius, Delga et Ducasse : la Fête de la Gastronomie est en danger

par Franck Pinay-Rabaroust / En politique, il suffit qu’un singulier se transforme en pluriel pour que la différence soit lourde de conséquences. Laurent Fabius le sait bien, en fin...

par Franck Pinay-Rabaroust /

En politique, il suffit qu’un singulier se transforme en pluriel pour que la différence soit lourde de conséquences. Laurent Fabius le sait bien, en fin politicien qu’il est depuis de longues années. De son Quai d’Orsay, l’homme a décidé de s’emparer de la gastronomie et d’en faire un axe fort de sa politique. Certains en rêvaient depuis des années, d’autres le craignaient : l’heure de la gastro-politique a sonné avec, aux clairons, le ministre des affaires étrangères et, jamais bien loin dans ce genre de situation, Alain Ducasse. Ce dernier, n’ayant jamais réussi à mettre la main sur la Fête de la Gastronomie – Ce n’est pas faute d’avoir essayé par de très nombreux moyens. Il vient, notamment, de se faire éconduire une fois de plus pour devenir le parrain de la Fête – a décidé de passer par le réseau Fabius pour devenir le véritable maître à penser et à agir de la gastro-politique.

Fete GastronomieParmi les enjeux, la Fête de la Gastronomie est au cœur des luttes politiques intestines entre, d’une part, la Secrétaire d’Etat Carole Delga et, d’autre part, le ministre d’État Laurent Fabius, deuxième dans l’ordre protocolaire du gouvernement. Dans cette lutte de David contre Goliath, Laurent Fabius pensait avoir emporter le morceau sans même combattre. Lors d’une soirée organisée par la Revue des Vins de France (RVF) le 8 janvier, il annonce que la Journée du Patrimoine allait se transformer en Journée « des » patrimoines. Pourquoi ? Le discours du ministre est limpide : « J’ai souhaité que la Journée du Patrimoine, à partir de cette année, soit la Journée des Patrimoines, car je souhaite qu’on montre à la fois le patrimoine géographique et architectural, mais aussi ce patrimoine extraordinaire qu’est la gastronomie et le vin. » Autrement dit, Laurent Fabius a voulu, sans rien demander à personne, s’emparer de la Fête de la Gastronomie. Peu importe si une telle décision sabotait tout le travail effectué depuis octobre dernier par les équipes de Carole Delga qui ont contacté de très nombreux acteurs pour préparer le Fête 2015. Faut-il rappeler que l’édition 2014 avait regroupé près de 9300 événements ? Par delà toute crédibilité gouvernementale, Laurent Fabius a bel et bien voulu passer en force.

Quel a été le rôle d’Alain Ducasse sur cet oukase très politique de Fabius ? Difficile à dire. Reste que pour l’homme d’affaires monégasque, l’occasion était trop belle. Il allait enfin pouvoir imposer sa patte et y mettre une dimension commerciale – Tous au Restaurant, etc. – alors que les responsables de la Fête ont toujours lutté contre ça. Comme l’explique le journaliste Bruno Lecoq dans un article intitulé « Qui veut la peau de la Fête de la Gastronomie », « cette Fête paye peut-être ici son indépendance, puisque contrairement aux autres manifestations gastronomiques programmées en septembre et en octobre, elle échappe totalement aux réseaux d’influence (industrie agro-alimentaire et privés) qui ont vu son succès d’un mauvais œil. »

Loin de s’avouer vaincue face aux velléités adverses, Carole Delga a avancer nombre d’arguments en faveur du maintien d’une Fête de la Gastronomie indépendante de la Journée « du » Patrimoine. Alors que certains pensaient la bataille perdue d’avance, Laurent Fabius a annoncé, mercredi 18 février, lors d’une réunion du Conseil de promotion du Tourisme, qu’il souhaitait finalement maintenir la Fête de la Gastronomie dans son format actuel. Au moins pour cette année…

Etait-ce le dernier round, avec victoire aux points pour la Secrétaire d’État, en attendant l’évident combat politique en 2016 ? C’était sans compter l’ambiguïté maintenue par Laurent Fabius lors d’un discours prononcé à l’occasion du dîner du Club de la Table Française qui a eu lieu le 24 février dernier au Salon de l’Agriculture. Alors que le ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll a quitté le repas à cause d’une urgence politique, le ministre des Affaires Étrangères a pris la parole et a renouvelé le même discours tenu le 8 janvier à la soirée de la RVF : il y aura dès cette année une Journée « des » patrimoines, incluant la gastronomie.

Que faut-il comprendre ? La volonté de placer dès cette année la Fête de la Gastronomie dans le champ de compétences de Fabius ? Difficile à croire puisqu’il s’est prononcé clairement contre cette option devant les membres du Conseil de promotion du Tourisme. Alors comment faut-il interpréter cette petite phrase lourde de sens du tacticien Laurent Fabius ? Une piste forte se dégage : tout porte à croire qu’Alain Ducasse peaufine, dans le plus grand secret, un événement gastronomique qui aurait lieu pendant cette Journée « des » patrimoines et qui viendrait directement concurrencer la Fête de la Gastronomie. Peu importe si cela déstabilise les acteurs de la gastronomie en France, peu importe si cela sème la zizanie à tous les niveaux, peu importe si le citoyen n’y comprend plus rien. Les intérêts politiques et économiques de quelques-uns suffisent pour balayer tout cela d’un revers de manche. La Fête de la Gastronomie est loin d’avoir sauvée sa peau.

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Franck Pinay-Rabaroust