La transmission est un métier ou comment se moquer des émissions de Top Chef et Masterchef

par Olivier Bénazet /

D’un pas décidé, le Top Chef, le Masterchef, le demi-dieu cathodique avance au ralenti ; et un pas décidé au ralenti donne au pas l’air encore plus décidé, surtout quand celui que le pas met en branle avance dans son habit immaculé, ceint d’un tablier blanc, bandana noué à la pirate autour du crâne, regard pénétrant. Un simple piercing dans le nez nous informe qu’il a réglé son œdipe avec Maïté la Landaise, vous savez celle qui assommait les anguilles à la télé à grand coup de gourdin. Lui est glamour, elle… passons. Le piercing scintille telle une étoile. Face caméra, devant les yeux énamourés de Natacha, l’Usain Bolt de l’économe fixe le chronomètre. Le cœur de Natacha palpite.

Magic kitchenLe départ est donné. L’enchanteur entame une chorégraphie dont la frénésie le dispute à l’agilité avec laquelle il émince les légumes, jongle avec les tomates qu’il découpe en dés. Membre du jury, un premier chef confirmé (chauve de préférence) observe par-dessus son épaule, prêt à dégainer sa fameuse moue d’insatisfaction. Mais, non ! D’erreur il n’y aura pas. Un descendant d’Apollon ne saurait être troublé par Monsieur Propre. La langue de Natacha glisse sur ses lèvres. Le démiurge alchimiste hache persil et ciboulette, incorpore les herbes dans la mayonnaise tout juste montée, poêle le saumon à l’huile d’olive, dresse un plat parsemé d’une ultime peluche de cerfeuil déposée à la dernière seconde et lève les bras vers le ciel son royaume. Ses yeux fixent ceux de Natacha qui brillent devant tant de sensualité. Juste un écran entre eux. Une goutte de sueur perle sur le front de l’énamourée. L’aphrodisiaque enchanteur, lui, n’a pas sué : c’est un maître queux, un demi-dieu, je viens de vous le dire. Même le second chef du jury, celui qui ne rate aucune occasion d’ouvrir son bec pour laisser s’épanouir un accent du Sud-ouest apte à pétrifier sur le champ un végétalien manifestant contre le gavage des oies, en reste coi. D’un regard en coin, Dimitri voit bien les lèvres humides et offertes de sa femme tout aussi coite. Le regard devient moins en coin. Il la regarde franchement, elle le sent, tourne la tête un instant, le regarde la regarder mais recadre vers son fantasme audiovisuel. Dieu qu’il est craquant ! Incapable de cuire ne serait-ce qu’un œuf, l’époux ne saurait rivaliser, donc capitule, embarque sa bière et quitte la pièce. Natacha s’en fout, en proie à une pulsion qui l’amènera, dès le lendemain, à s’offrir la mandoline vantée dans une pub par son Eros culinaire lui-même. L’emballage, elle le conservera, l’image de la télégénique idole y est apposée et sa religion vénère les icônes.

Les ingrédients disposés autour d’elle avec la méticulosité que met la victime d’Ikea à ordonner les pièces d’un meuble en kit, Natacha est prête à s’exécuter. Dans sa tête défilent les images de la veille. Elle se lance. Mimétisme imparfait, ses gestes sont maladroits, incertains. Enfin elle trouve un rythme, s’allège, s’emporte et, deux minutes plus tard, alors que son œil droit, vite suivi du gauche, ce qui l’oblige à abandonner l’attention portée au radis noir qu’elle tient en main, ses deux yeux, donc, viennent d’être distraits par une bière vide oubliée au fond de l’évier, elle reproduira à l’identique son premier geste de professionnel. Un geste de premier secours appris à la télé. Superbe hémorragie mais foin de sparadrap ! Elle entoure d’un torchon ce qui reste d’un index sanguinolent passé à la mandoline.

Dimitri retrouvera Natacha évanouie sur le carrelage et la conduira aux urgences en râlant, indiquant qu’un cordon bleu aurait fait l’affaire.

On ne se mesure pas impunément aux dieux. Une divinité n’a que faire de pédagogie, elle est là pour être idolâtrée et vendre des mandolines à la télé.

La semaine suivante, Brahim, Dylan, Clémence, Raphaël et Tiffany décident d’étudier les propriétés de la moussaka propulsée par une grosse cuillère dans l’espace aérien de la cantine. Le drone se crashe sur la blouse d’une Natacha affairée au renouvellement des compartiments du Salad Bar. Ils seront collés quatre heures et Jean-Michel demandera à l’administration que la punition s’effectue non en salle de permanence, mais en cuisine.

Jean-Michel n’a rien d’un demi-dieu. Lui serait le fils caché de Maïté que chacun y verrait une évidence. Pas télégénique pour un sou, aucun piercing, il est juste chef cuisinier au collège Louis Aragon où Natacha exerce sa fonction d’aide de cuisine. Elle a un peu peur de lui ; il est costaud et bourru.

Les élèves qui débarquent cet après-midi pour purger leur peine n’en mènent pas large non plus. Le colosse à grosse voix et Natacha vont leur apprendre le respect dû à la moussaka. Le chef distribue la recette photocopiée. Brahim lance en douce un regard complice et moqueur à Dylan que Jean-Michel fait semblant de ne pas remarquer. Raphaël a l’air un peu nunuche avec dans sa main ce légume inconnu que Natacha lui explique être une aubergine. Clémence ricane d’un Dylan en larmes face aux oignons avant d’être à son tour victime des gaz lacrymogènes. Rapidement le chef prend du recul et Natacha les choses en main. Elle aide Tiffany à préparer la béchamel, dit à Raphaël de lever le pied sur la noix de muscade. L’ambiance vire bon enfant. Au goûter, le petit groupe dégustera avec fierté la moussaka réalisée, non sans l’avoir auparavant immortalisée avec leurs portables. Les élèves décerneront à Natacha le titre de Tip top chef d’Aragon. Le vrai chef, lui, a réussi son coup. Si les cinq élèves ont dû renoncer à une future carrière d’ingénieur aéronautique, tous ont découvert le plaisir de cuisiner.

Natacha rentrera chez elle le cœur léger. L’emballage de sa mandoline finira à la poubelle et elle fera dimanche un ragoût de bœuf à la bière. Dimitri a intérêt à l’aimer. Et, s’il est gentil, elle lui apprendra à cuire un œuf.

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Olivier Bénazet / © alphaspirit

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