La Grenouillère ou la bulle du marais

par Ézéchiel Zerah /

« Hey, on est à quelle station ?! Le Touquet ? » À peine posé le pied sur le quai de la gare de Rang du Fliers que l’un des passagers du train de 7h31 nous hèle pour l’ôter de son doute. Négatif mon bon Monsieur ! C’est que par ici, les rectangulaires et immobiles panneaux des arrêts de la ligne Paris-Boulogne ne brillent guère par leur volume. Une petitesse qui nous a pas loin valu de descendre à Abbeville, qui précède notre destination finale.

alexandre-gauthier2Notre destination ? La Grenouillère. 14 lettres à faire frémir n’importe quel foodie de Brooklyn à Montmartre. Accéder par voie ferroviaire au Relais & Châteaux le plus atypique de l’Hexagone est une expérience. Façon Darjeeling Limited, qu’il est bon d’entrevoir les rails qui défilent sous un appréciable (et apprécié) soleil d’hiver ! Paname n’est qu’à 2 heures 13 mais déjà si loin…

A l’exception du mangeur en chef du Figaro, la critique demeure dithyrambique. Dans le dernier numéro d’un trimestriel spécialisé, on pouvait lire la chose suivante : « Dîner à la Grenouillère, c’est à coup sûr se prendre une énorme claque culinaire. » Pour rester dans le registre dudit canard, disons que la gifle tant attendue n’est pas survenue. Pour autant, l’appréciation d’une adresse implique-t-elle de se prendre des coups (de joue) ? Tel n’a pas été notre cas et pourtant, en ce 05 mars 2015, l’expérience n’en a pas été moins belle. Plus que la lecture frénétique de papiers enthousiastes qui gonfleront forcément vos attentes, il faut se laisser bercer par le charme des lieux, si désuet et moderne à la fois. La tapisserie vieillotte de l’entrée, où trônent une vingtaine de cartes de visite de restaurateurs-amis (Ze Kitchen Galerie, les tables de Cyril Lignac, NOMA, la Colline du Colombier, le Châteaubriand, Claude Colliot, Restaurant A.T…). Les 118 grenouilles-objets du bar (oui, on a compté). Le rire fugace de Lizzie, assistante du boss. L’intensification croissante des cuisines à l’approche du service nocturne. Les néo-cabanes, dont on ne pipera mot pour garder le mystère. Le feu, rassurant, présent ici et là. L’accent, drôle, de la serveuse transalpine sérieuse et appliquée La lumière, si particulière ici.

Grenouillere Alexandre GauthierOn peut ne pas comprendre certains plats, ce qui fut notre cas et ce que revendique Alexandre Gauthier, qui assume parfois de n’être compris que d’une poignée de clients. N’ayons pas peur de le dire : aux desserts aériens, légers et légumiers du « gastro », nous avons préféré la gourmandise plus charnue du baba au rhum de compétition ou des crêpes Suzette d’Anecdote, table « contemporoire » (contemporaine et de mémoire) récemment inaugurée à quelques kilomètres de la maison mère. Idem pour le foie de morue, trop cérébral. Il y eu aussi de jolies découvertes, fussent-elles « faciles » comme le confie le chef-patron : la raviole jaune œuf et haddock, le tourteau et radis noir, les fraîches notes de l’association potimarron-clémentine, les cuisses de grenouilles citronnées à se damner. Sans oublier les détails. Oui, les détails. Le beurre « guimauve » à tomber. Les assiettes, dûment imaginées avec des artisans du cru. Les contenants des boissons chaudes, qui feraient aimer les doubles-expresso à un caféinophobe averti. Les couteaux façon légende du Nord.

À raison, on parle sans cesse de la cuisine si spéciale d’Alexandre Gauthier. On oublie trop souvent l’autre funambule qui agite la vénérable et centenaire Grenouillère : Pascal Garnier, génial directeur de salle (mais pas que). A l’image du toqué sans toques et pour reprendre une expression très en vogue dans le milieu, cet élégant de petite taille propose un « service d’auteur », loin de l’image du porteur d’assiette. Un personnage en uniforme que l’on imaginerait volontiers tout droit sorti du dernier long-métrage de Wes Anderson.

Ici, on cultive la différence. Pas parce qu’il faut se démarquer mais précisément parce que c’est l’ADN même de cette maison. Et l’on vient pour se confronter à cette différence, découvrir. Ce qui implique de prendre le risque de ne pas apprécier telle ou telle chose.

Chez Alexandre Gauthier, tout est bon. Et beau. Mais pas forcément toujours à notre goût. A trop vouloir intellectualiser cette aventure, à trop chercher l’émotion (la gastro-expression de la décennie), le visiteur de passage peut s’y perdre et passer à côté de l’histoire. Celle d’un territoire. Celle d’un homme. Celles d’hommes. Que l’on adore ou que l’on déteste, La Grenouillère est tout sauf neutre. Et c’est tant mieux.

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Ézéchiel Zerah / MLF – FPR

La Grenouillère – Rue de la Grenouillère – La Madelaine-sous-Montreuil (62) -03 21 06 07 22 – lagrenouillere.fr

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Afficher les commentaires (4)
  • Très bon article. On a envie de se lancer dans cette découverte. Mais, de nos jours, comment faire si l’on n’a pas la moindre idée des prix qui y sont pratiqués.

  • J’ ai voulu réserver pour un WE de juin – hôtel + table – Réponse: nous ne prenons pas encore les réservations; appelez plus tard.
    Alors si reste est à l’ avenant, je passe sans regrets mon chemin !

  • Pierre nous y étions à midi…nous avons mangé à la carte avec un joli Pouilly fumé , 2 apéro maison et un café: 229 euros et… ce fut « magique »
    N’hésitez pas !!

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