Quand les chefs draguent les jeunes

par Ezéchiel Zerah /

Quels sont les points communs entre les chefs Anne-Sophie Pic, Michel Troisgros et Alain Dutournier ? Une attirance toute légitime pour la jeune clientèle, celle âgée de moins de 35 ans, à qui il est proposé des menus ou des tarifs avantageux. Un objectif : faire du potentiel client de demain celui d’aujourd’hui. Il n’y a plus d’âge pour la drague gastronomique. Personne ne va s’en plaindre.

timthumb-1Pour Michel Troisgros et Anne-Sophic Pic, l’aventure a commencé l’année dernière. Deux soirs par semaine, l’enfant de Roanne propose un menu « Pour une Première » pour 90 €, comprenant amuse-bouche, entrée, plat, dessert, vins au verre, eaux et cafés. Une affaire quand on sait que le dîner accord mets et vins (certes différent dans la composition des plats et des boissons) se négocie 380 €. Du côté de l’autodidacte de Valence, même chose pour 10 € supplémentaires, uniquement valable en semaine à l’heure du déjeuner. Depuis fin 2012, Alain Dutournier, chef du Carré des Feuillants, se la joue quant à lui Grand Optical et retire 35 % de l’addition des convives de moins de 35 ans, que ce soit sur la carte ou sur les menus de son restaurant 2 étoiles du lundi midi au jeudi soir. Une jolie idée qui permet, contrairement aux deux établissements cités précédemment, de découvrir les mêmes plats que les clients lambda. Pour un repas complet à la carte, comptez 90 € contre 140 € initialement. Son action s’inscrit d’ailleurs dans une démarche globale puisque l’on peut également bénéficier de cette tarification réduite dans ses autres maisons parisiennes (Au Trou Gascon, Pinxo et Mange Tout). Le chef landais, natif de Cagnotte (ça ne s’invente pas !) n’en est cependant pas à son coup d’essai. Dès 2008 avec la modernisation de son restaurant Sydr, il cherchait déjà à attirer les jeunes, généralement peu habitués à s’attabler dans de grandes tables.

Les exemples évoqués mis à part, existe-il d’autres initiatives dans l’Hexagone ? Oui et elles émanent principalement de structures régionales ou départementales. En Moselle, l’Office de Tourisme local a lancé il y a 6 ans une opération destinée à sensibiliser les 18-35 ans à la gastronomie. Quarante-deux restaurants font ainsi partie du programme Moselle Gourmande et proposent des offres dédiées à partir de 40 € et jusqu’à 100 € pour des établissements adoubés par Bibendum. L’Arnsbourg (3 étoiles) tenu par Jean-Georges Klein mais aussi Le Magasin aux Vivres, Aux Soldats de l’An II et La Lorraine font partie de cette sélection. Même topo au pays du kouglof avec les Etoiles d’Alsace, une association qui réunit des restaurateurs et des maîtres artisans du cru. Au programme, trois menus différents (39 €, 79 € et 109 €) comprenant apéritif, amuse-bouche, un ou deux plats, vins, eau minérale et café. Certains jeunes n’étant pas encore sensibles aux plaisirs de Bacchus, il est même possible de commander des boissons sans alcool à la place des rouges ou blancs recommandés. Parmi les adresses du réseau alsacien, de solides références : l’Auberge de l’Ill (Marc Haeberlin – 3*), la Fourchette des Ducs (Nicolas Stamm – 2*), Le Cygne (Fabien Mengus– 2*), Le Chambard (Olivier Nasti – 2*) ainsi que dix mono-étoilé.

En Belgique, l’association nationale des Maîtres Cuisiniers propose depuis une dizaine d’années une Semaine des Jeunes avec des menus à 40 € en partenariat avec des restaurateurs locaux. On trouve également via l’association des Etapes du Bon Goût, un menu « Jeunes Gastronomes » à 58 € affiché dans une dizaine d’établissements dont quelques-uns sont étoilés.

Quelles sont les raisons qui poussent les chefs et restaurateurs à afficher de telles formules ? Quelques maisons, dont certaines existent depuis plus d’un siècle, souhaitent dépoussiérer leur image. Quoi de mieux que de rajeunir la clientèle en affichant des tarifs dédiés et relativement doux ? La fidélisation, bien souvent délaissée au profit de la prospection d’une nouvelle clientèle, est également un atout considérable à utiliser à travers ce type d’opération. Une fois les moins de 35 ans séduits par l’univers de tel ou tel restaurant, où pensez-vous qu’ils reviendront pour célébrer un moment particulier avec un portefeuille davantage garni ? Les menus jeunes sont aussi un excellent outil de sensibilisation pour démontrer que la haute gastronomie est moins inaccessible qu’on ne le pense. Pour le prix de sept Mcdo, un dîner accord mets-vins dans un 3 trois étoiles Michelin ! Autre facteur intéressant : améliorer le nombre de couverts notamment au déjeuner où les restaurants, même les plus prestigieux, n’affichent pas toujours complets.

Les restaurants gastronomiques ont donc tout intérêt à proposer de telles offres pour attirer les jeunes et il ne serait pas étonnant de voir fleurir ces dernières à l’avenir. Il y a même des tables qui, conscientes que ces moins de 35 ans deviendront bien assez tôt des victimes d’arthrose et d’autres problématiques dorsales tout aussi sympathiques, proposent d’ores et déjà des repas 100% dédiés… aux seniors. A l’instar de la SNCF et de ses multiples cartes de réducton, à quand des menus « Famille Nombreuse » ?

 Faviconfondblanc20g Ézéchiel Zerah – © Photographee.eu / Stéphane De Bourgies

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