Eloge de 82 grammes de tissu

par Ezéchiel Zerah /

Si l’époque veut que les nappes s’effacent doucement des tables de restaurant – Vive le brut, le dur, le rude, le pur, l’épure-, les serviettes, elles, ne semblent pas connaître ce triste sort anti-fibres. A la limite, c’en est presque malheureux. Vaudrait mieux qu’elles disparaissent aussi ces pauvres choses, de sorte que des nostalgiques du dépliage la remettent au goût du jour, au centre de la table.

ServietteLa serviette, c’est comme le pain. Tous deux accompagnent au quotidien le mangeur sans que celui-ci ne s’en émeuve plus guère. Clients ingrats ! On jurerait pourtant qu’elle fait bel et bien partie du repas gastronomique des Français. C’est même inscrit dans le dossier de l’Unesco : « Parmi ses composantes importantes figurent […] la décoration de la table ». Tant d’indifférence, de haine silencieuse pour cette vulgaire chiffonnade immaculée…

Et si, expression dans l’air du temps, on ré-enchantait la serviette, pardon, le linge de table (important la particule) ?

Et pourquoi donc ? Parce qu’elle n’a pas le privilège d’apparaître sur la sacro-sainte facture ? Parce qu’elle demeure chaque jour visible sans être annoncée en salle d’un ton magistral ? Parce que ce n’est qu’un roturier de torchon, froissé et jeté sur table une fois le défilé des mignardises acté ? Un peu de tout ça probablement. Et puis, osons le dire, les restaurateurs s’en fichent comme de leur première tomate épépinée. Vas-y que je te mette le paquet sur le couvert et la théière (au Japon, dans un restaurant de cuisine française de la préfecture de Nagano, les assiettes décoratives imaginées par un artisan local se monnayaient 3 000 euros pièce). Il n’y a bien qu’Alain Ducasse, dont on connaît l’extrême minutie et c’est un compliment, pour s’en soucier avec, dans l’un de ses navires, des objets de fil en provenance de la maison Trousseau, les motifs des serviettes à dessert (en lin) étant quant à eux dessinés par les broderies roubaisiennes Dervaux, labellisées Entreprise du Patrimoine Vivant.

Et si, expression dans l’air du temps, on ré-enchantait la serviette, pardon, le linge de table (important la particule) ? On aurait ici et là des jeux de formes, de textures, de motifs, de couleurs, des déclinaisons selon les séquences et mets servis, des codes de port déconstruits (pour quelles raisons devrait-on napper nos genoux quand la chemise, désarmée, se voit désespérément tachetée ?). Bref, des créations originales et singulières. Il faut cultiver la diversité, la différence. Façonner le beau par des auteurs et artistes. Ne trouve-t-on pas dans quelques belles adresses des couteaux que l’hôte est invité à choisir comme compagnon de croûte ?

A l’heure où tout est détail, où le restaurant exhibe désormais ses patates de joailliers-légumiers, son carré d’agneau de boucher-styliste pendant que de riches becs sucrés se font tailler leur macaron sur mesure (tarif de 5000 euros pour avoir « son » macaron par Pierre Hermé), rien ne doit être laissé au hasard sur une table digne de ce nom. Pas même la serviette.

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