Seul au restaurant… et bien dans son assiette

par Franck Pinay-Rabaroust /

 
Paul Godin, ancien directeur de salle à l’Assiette Champenoise (Reims, 3 étoiles Michelin)

« Ce sont majoritairement des hommes, très rarement des femmes. Le profil le plus fréquent est donc masculin, la soixantaine et gastronome depuis longtemps. Au déjeuner, notre client seul n’hésite pas à prendre le menu dégustation et à profiter du moment. Le soir, nous sommes plus en face de l’homme d’affaires en déplacement. A deux ou trois reprises, j’ai été confronté à la situation où le client ne se sent pas à l’aise, dérangé de vivre ce moment seul. Il demande généralement un plat en direct, un café et il repart dans sa chambre. Souvent, ce client revient quelques semaines après accompagné de sa femme, totalement différent dans sa consommation du lieu.

Pour nous, le client seul est toujours source de question : ne serait-il pas un inspecteur d’un guide quelconque ? Cela nous traverse l’esprit mais cela ne change rien dans le traitement que nous lui accordons. A l’Assiette Champenoise, le client seul bénéficie souvent des meilleures tables pour qu’il profite au maximum de la vue sur le jardin et la salle. Et nous lui portons une attention particulière pour que, surtout, il ne s’ennuie pas. Le sommelier veillera à lui expliquer les vins avec un peu plus d’attention encore. Je n’hésite pas non plus à vérifier que tout se passe bien.

Au final, je note surtout que le client seul consomme exactement comme un autre. S’il vient ici, c’est qu’il a envie de se faire plaisir. C’est l’essentiel pour nous. »

François Simon, journaliste et critique gastronomique (M Le Monde, Air France…)

« Etre seul, ça change tout dans ma perception du repas. J’ai la chance d’avoir un bon rapport à moi même ; me retrouver seul n’est donc pas un souci, bien au contraire. Quand j’ai des décisions personnelles à prendre, je mange seul. Il n’y a rien de pire que d’être accaparé par un vis-à-vis qui vous empêche de profiter. Alors que seul, toutes les sensations sont décuplées, je regarde les assiettes passer, j’observe, je note les menus détails. Je vis pleinement l’instant.

Il m’arrive parfois d’en profiter pour envoyer quelques SMS mais je privilégie la paix dans ces moments-là. Mon compagnon idéal, c’est plutôt le livre. Je me souviens encore d’un repas chez Michel Guérard à Eugénie-les-Bains où j’avais entre les mains un livre de Joseph Conrad. C’était magique car il y avait un écho permanent entre les assiettes et les plats. Cela m’avait troublé. En même temps, dans des restaurants comme ceux de Pierre Gagnaire ou Thierry Marx, ce serait dangereux de s’embarquer dans un livre car c’est le meilleur moyen de passer à côté du repas. Une concentration de haute densité y est nécessaire. Et là, il n’y a que seul, face à moi-même, que je peux profiter pleinement de mon repas. »

Pascal Henry, gastronome habitué des grands restaurants

« Je me suis toujours connu gourmand. Mais j’ai découvert la grande gastronomie à l’âge de 20 ans, chez Frédy Girardet (Hôtel de Ville, à Crissier, Suisse). Depuis ce jour, mon approche du restaurant a changé et j’ai multiplié les repas dans les plus grands établissements d’Europe. Si je vais seul au restaurant c’est avant tout parce que je n’ai pas de compagne avec qui partager cela. Ce n’était pas forcément une volonté délibérée mais plus un fait de vie.

Bien évidemment que l’expérience change considérablement en étant seul. Je regarde les autres clients, la salle, les plats qui passent. C’est l’univers du chef que j’observe. Je suis face à une pièce de théâtre dont je suis le spectateur. Pas besoin d’un livre ou d’un téléphone pour passer le temps. Mais je suis aussi un acteur car je suis dans l’échange, que ce soit avec le directeur de salle ou le sommelier. Pour eux, c’est l’occasion de discuter plus en profondeur, du fait que je sois seul mais également parce que j’ai une certaine connaissance du vin et des chefs.

Je crois que le client seul perturbe les autres convives qui ne comprennent pas comment on peut se rendre dans un tel établissement sans être accompagné. Mais le chef, lui, n’est pas forcément perturbé. Il doit plutôt se dire : « Tiens, voilà un client qui veut se faire plaisir. A moi de le satisfaire comme il se doit. » De toute façon, cela se sent un client qui vient pour vraiment découvrir la cuisine, l’univers du chef, pour se régaler et pleinement profiter de l’instant. Dans certains établissements j’ai l’œil qui brille de plaisir.

Finalement, c’est plus moi qui suis perturbé quand… j’ai un autre client seul à côté de moi. Car là, je me demande pourquoi il est là, lui. A-t-il envie de parler, d’être dans son coin ? Je ne sais plus trop comment me comporter. C’est peut-être là l’ultime paradoxe du client seul. »

Faviconfondblanc20gFranck Pinay-Rabaroust / © maglara – Fotolia.com

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  • J’ai l’immense privilège grâce à ma profession de pénétrer quotidiennement dans les coulisses de ces théâtres dont Pascal Henry parle si bien. Il m’arrive parfois au grès des relations que j’entretien avec certains chefs d’y partager un “bout de gras” sur le pouce comme eux le font la plupart du temps, tout absorbés qu’ils sont à nous enchanter les papilles si bien qu’ils négligent eux mêmes de s’attabler et d’apprécier leur propre art, mais le plus souvent, je mange seul et je rejoins alors le spectateur en salle et je me délecte égoïstement mais de façon tellement plus intense grâce à cette solitude providentielle, m’approchant ainsi de sensations décuplées décrites par François Simon, car non parasitées par une déconcentration quelconque. Ancien restaurateur moi-même, je fais tout pour mettre à l’aise les gens en salle qui me le rendent merveilleusement bien et je passe en général un moment formidable, sans me soucier de ce que peuvent penser les autres clients.
    Alors oui, je mange souvent seul au restaurant, mais je suis bien dans mon assiette!

  • Il m’arrive de manger seule au restaurant, cela ne me dérange pas et comme le souligne François Simon, l’attention à ce qu’on savoure peut être renforcée . Mais cela gêne beaucoup de personnes (j’avais écrit un billet à ce sujet : http://ariane.blogspirit.com/archive/2011/12/21/manger-seul-e-au-resto-est-ce-si-triste.html ). Je le fais rarement pour de très bonnes tables car ce sont des moments que j’ai envie de partager. Avec des personnes choisies toutefois, qui ont envie de prêter attention à leur assiette car sinon, on risque de passer à côté d’une partie du plaisir si la discussion est trop prenante…

  • Ça m’arrive très souvent de manger au restaurant seul car je ne trouve pas toujours quelqu’un qui a les mêmes envies et les mêmes jours de disponible.

    Comme le dit Ariane ça peut déranger des gens,je me souviens d’un diner chez Invictus où une femme à coté de moi disais à son accompagnatrice je ne crains rien sauf la solitude,c’est presque culpabilisant mais je ne vais pas arrêter de me faire plaisir sous prétexte que des personnes trouvent cela étrange.

    De plus comme l’ont souligné Thierry Rostain et François Simon la concentration est plus grande dans ces moments.

  • C’est étrange, avec mes neurones “papillesques”, mon obsession gustative, et mon envie de parfois parcourir des kilomètres pour un plat, je devrais être habitué à me retrouver seul à mastiquer, le regard sérieux et l’inspection affutée… mais non, les quelques fois où je suis allé en solo me divertir la panse, j’ai ressenti un manque, une sensation que j’aurais bien aimé, tout de même, pouvoir partager mon enthousiasme pour cette moule, ou ma perplexité sur cette pointe d’asperge trop cuite.

    Je suis cependant d’accord avec les deux commentaires ci-dessus, il faut savoir choisir son ou sa partenaire de bouche. Mais ça, ce n’est pas réservé qu’aux restaurants…

  • Il m’arrive souvent de déjeuner (je préfère) ou dîner seul. Le seul problème rencontré est celui du rythme du repas. A deux ou plusieurs, vous échangez en attendant les plats, vous commentez leur arrivée, vous discutez des conseils du sommelier, vous analysez et comparez les mets. Tout cela prend un certain temps pris en compte par le service et la cuisine. Seul, vous vous retrouvez souvent à attendre assez longtemps… seul. L’attente peut-être compensée par un livre, ce que je pratique parfois, mais qui est une manière un peu discourtoise peut-être envers un bon chef…
    Très sensible à ce que dit Paul Godin et qui me donne envie d’aller à l’Assiette champenoise, mais j’ai aussi connu des restaurants ou l’on est moyennement content que vous occupiez seul une table de 2 couverts, où l’on vous place près de la porte de la cuisine, où l’on vous oublie carrément, où l’on prend un air pincé quand vous commandez le vin au verre ou à la demi bouteille, ce qui m’amusait beaucoup (intérieurement) quand je travaillais pour un guide touristique.

  • La semaine dernière, j’ai passé des vacances dans un camping avec mon ado qui sortait tous les jours avec ses amis. Je me suis offert le plaisir de manger plusieurs fois au restaurant, tout en étant seule, en compagnie d’un bon livre et en principe parfaitement contente de mon sort. Pourtant, deux types d’accueil dans des restaurants plutôt haut de gamme m’ont laissée perplexe : dans le premier, on m’a d’abord refusée, sous prétexte que toutes les tables seraient déjà réservées, pour enfin m’accorder une place quasiment au bar. J’ai mangé face à une table de deux personnes qui est parfaitement restée disponible pendant 1h30… Dans le deuxième restaurant, lors de mon arrivée, il restait environ 6 tables de deux personnes. La responsable m’a placée à une table à côté d’un adolescent gravement handicapé mental qui bougeait sans arrêt, qui mangeait avec les mains, etc. Le fait d’être assise à proximité de ce garçon ne m’a pas vraiment embêtée. Toutefois, pendant l’heure que j’ai passée dans ce restaurant, seul trois couples sont venus s’installer. On aurait donc parfaitement pu me mettre à une table plus calme, d’autant plus que celle que l’on m’a donnée était en principe déjà réservée lors de mon arrivée. D’ailleurs, contrairement à moi, les autres clients avaient leur mot à dire concernant l’emplacement : “Cette table vous convient-elle ?”. Pourquoi traiter différemment les personnes seules que les autres ? Peut-être que le nombre impair “1” est peu rentable pour les restaurateurs, mais refuseraient-ils des groupes composés de 3, 5 ou 7 personnes ?

  • J’adore déjeuner, ou mieux dîner, seule dans un très bon restaurant (si possible…), car comme F. Simon, je ne m’ennuie jamais avec moi. Par contre, je refuse l’indifférence gênée du personnel, le placement à une table au fond face au mur/près des toilettes/derrière un poteau et je demande systématiquement une table agréablement située. Un peu d’assurance fait souvent changer l’attitude d’un directeur de salle…
    Dans les établissements plus basiques, je refuse par contre le placement d’un(e) parfait(e) inconnu(e) à ma table, sous le fallacieux prétexte qu’il (elle) est “Tout seul(e) aussi, comme vous !”. Pas toujours facile à faire, car lorsque vous répondez “Désolée, je souhaite rester seule”, ce n’est pas forcément apprécié. Ni par le personnel (qui voit 2 tables de 2 personnes occupées du coup par 2 x 1 personne…), ni par le… L’ex futur 2ème convive qui se voit rejeté d’emblée, sale coup pour le moral !
    J’ai beaucoup voyagé seule à l’étranger professionnellement et, curieusement, le problème se pose beaucoup moins qu’en France sur “l’acceptation” d’un(e) convive seul(e) à une table.

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