La Ferme des mille vacheries

« Réveille-toi Marguerite… Tu es dans la matrice… Suis le lapin blanc». Le cinéphile reconnaîtra, adaptée pour les besoins de cette chronique, une réplique du film de science fiction Matrix....

« Réveille-toi Marguerite… Tu es dans la matrice… Suis le lapin blanc».

Le cinéphile reconnaîtra, adaptée pour les besoins de cette chronique, une réplique du film de science fiction Matrix. Eh bien, pas très loin d’Abbeville, dans un petit village nommé Ducrat, des vaches rejouent In Real Life la scène clé du film.

Dans Matrix, Neo s’aperçoit qu’on lui a menti. Le monde n’existe pas, en tout cas pas celui dans lequel il croit vivre, celui que nous connaissons (croyons connaître ?). En fait, notre monde, il n’y a jamais mis les pieds car ça fait belle lurette que les machines et les ordinateurs ont gagné le combat, ont asservi l’homme, l’ont connecté à un système mi-organique mi-technologique et lui font rêver sa vie tandis qu’elles lui pompent son énergie vitale pour pouvoir fonctionner. Et tout le monde n’y voit que du feu. Très en colère, Neo, l’élu, se débranche et, avec une bande de rebelle, va se soulever contre une technologie qui vampirise les forces de l’humanité. À la fin, c’est l’homme qui gagne.

Principe fonctionnel de ce camp de concentration animal, le plug and play : connectez le cheptel, appuyez sur un bouton et recueillez votre lot d’excréments et de lait

Y aurait-il quelques bovins cinéphiles branchés sur les machines de la ferme des mille vaches susceptibles de se révolter comme Neo, ou alors de s’inspirer des poules de Chicken run qui sabotèrent l’engin destiné à les transformer en tourte au poulet ?

La ferme en question n’a rien d’une chaumière en pierre avec ses géraniums aux fenêtres, son tas de fumier sous la grange et ses poules sur un mur qui picorent du pain dur. Des géraniums, la ferme des mille vaches n’en aura pas. Les animaux, invisibles, seront planqués dans un hangar long de 230 mètres censé accueillir, bien ordonnés, mille vaches et sept cent cinquante veaux. Le tas de fumier lui sera bien là, il fera 40 000 tonnes. À côté, un méthaniseur. Principe fonctionnel de ce camp de concentration animal, le plug and play : connectez le cheptel, appuyez sur un bouton et recueillez votre lot d’excréments et de lait. Il faut rationaliser disait Gordie Jones (il paraît que dans le passé cet Américain était vétérinaire) qui a un jour rêvé de vaches au garde-à-vous entre des rambardes en acier, pièces vivantes d’une machine infernale où un ordinateur déclencherait la libération d’une nourriture indispensable à la physiologie bovine chargée de produire de la bouse pour la méthanisation et un lait label gris stocké dans les mamelles le temps que, les pis localisés au millimètre par un scanner, la trayeuse se mette en place et siphonne l’animal, le tout contrôlé par un docteur Folamour derrière son pupitre informatique. Bon j’exagère un peu (à peine), il reste bien quelques employés qui remplissent encore des procédures préétablies et des robots pour tenir compagnie aux animaux (à moins que ce soit quelques robots qui remplissent encore des procédures préétablies et des employés pour leur tenir compagnie).

Effet d’aubaine d’un dispositif où les bêtes sont à l’abri des regards, elles peuvent être maltraitées puisqu’on ne voit plus rien.

Par rapport à la baisse du prix de revient obtenu, que pèseront la mort des petites exploitations laitières voisines (il y en a si peu ; elles sont déjà moribondes), les risques d’épizooties avec abattage en masse conséquent, les mutations de virus, le développement de résistances bactériennes aux antibiotiques, la nécessité d’importer en masse des aliments potentiellement modifiés génétiquement ou cultivés chez nous avec force engrais et pesticides ? Les 40 000 tonnes annuelles de boues résiduelles s’étendront au minimum sur vingt quatre communes environnantes où elles pollueront les sols et la nappe phréatique. Le secteur sera sillonné de camions, les routes défoncées. L’air y sera vicié, des enfants sans bras et à trois tétons mourront assommés par des mouches plus grosses que des rats qui transporteront des bactéries plus grosses que des mouches.

Effet d’aubaine d’un dispositif où les bêtes sont à l’abri des regards, elles peuvent être maltraitées puisqu’on ne voit plus rien. En 1949, Georges Franju réalise un documentaire intitulé le Sang des bêtes sur les abattoirs implantés en plein Paris (visible sur YouTube[1]). On observe les travailleurs remplir leur labeur, y voit les mares de sang à côté desquels des enfants jouent et font la ronde. Aujourd’hui ce ne sont même plus des hommes qui abattent ou équarrissent, les machines s’en chargent loin de notre vue. La dynamique suit son cours car après avoir éloigné des regards les abattoirs où les bêtes passaient un très mauvais quart d’heure, maintenant que le mauvais quart d’heure peut durer toute la vie de la bête, il est avantageux de dissimuler les animaux des fermes (un jour les enfants penseront peut-être que les steaks poussent sous serre et qu’une vache a autant de réalité qu’une licorne ?).

On donnerait à bouffer aux petits le caniche de mamie que ça lui démêlerait peut-être les cellules nerveuses. Comprendrait-elle enfin à quelles conditions il est possible de manger pour ce prix ? Comprendrait-elle qu’elle ne fait ainsi aucun cadeau à ses petits enfants ?

Je ne vois pas, donc ça n’existe pas, alors pourquoi y penser ? Un peu hypocrite, non ? Réservons notre empathie aux caniches et aux pandas. Si on lui demandait d’analyser ses choix, imaginez le sac de nœuds qu’il pourrait y avoir dans les neurones de la bourgeoise qui fait coiffer et manucurer son caniche, la même qui se donne bonne conscience en buvant son thé dans un mug décoré d’un joli panda WWF mais qui sert des nuggets à 5 euros le kilo à ses petits-enfants. On donnerait à bouffer aux petits le caniche de mamie que ça lui démêlerait peut-être les cellules nerveuses. Comprendrait-elle enfin à quelles conditions il est possible de manger pour ce prix ? Comprendrait-elle qu’elle ne fait ainsi aucun cadeau à ses petits enfants ?

Bon, pour anticiper les commentaires qui me traiteront de donneur de leçon, j’avoue par avance que je suis loin d’être toujours en cohérence avec moi-même. Le bon sens me pousserait à devenir végétarien mais j’apprécie parfois une bonne pièce de viande. Une belle entrecôte au feu de bois mettra en évidence la rupture entre ce que je sais, ce que je pense et ce que je fais. Je n’ai pas réconcilié tout ce qui est en moi, je me demande d’ailleurs si c’est souhaitable, mais il y a des limites que je tiens à me fixer (je ne tuerai jamais de caniche par exemple) : question d’éthique, pas de morale. Je veux juste comprendre ce qu’il se passe dans le monde où je vis, après je m’arrange avec ma conscience et fais mon choix.

Cette même conscience me signale que je frise le hors sujet et que cette chronique a peut-être tout juste sa place dans ce site spécialisé en gastronomie. Alors il est temps de retomber un peu sur mes pieds car, justement, on cause quand même alimentation ici. Considérez que les mots qui précèdent n’ont comme intérêt que de mener à ces deux questions : le lait qui sort de cet enfer, vous avez envie d’y goûter ? Et la viande de bêtes élevées ainsi, quel en est le prix réel à payer ?

Faviconfondblanc20gOlivier Bénazet

[1] https://www.youtube.com/watch?v=JnZHDrXRrdc

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