Christian Sinicropi, portrait du chef du jury du festival de Cannes

C’est lui le vrai chef du Jury, lui qui va régaler, la veille de l’ouverture officielle du festival, ceux qui vont juger de qui sera le plus à même d’obtenir la fameuse Palme d’Or. Ce n’est pas vraiment pas une tâche facile mais l’homme est désormais un habitué de l’exercice.  Une tchatche de méridional, l’œil rieur, une veste vert pistache : Christian Sinicropi, 45 ans, tranche avec l’ambiance feutrée du célèbre hôtel Art déco de la croisette. Les paillettes et les stars, « quand j’étais petit, c’était une dimension inaccessible », se souvient ce natif de Cannes. Autour de lui, une dizaine de ceux qu’il appelle ses « gamins » s’affairent en silence autour du piano en inox, centre névralgique de la Palme d’or, le restaurant étoilé du palace. « La ville de Cannes, la Méditerranée, la Côte d’Azur, c’est mes racines, mon patrimoine », raconte le chef. Sa carte, centrée sur des produits simples – thon, huîtres, citron… -, reflète son amour du terroir.

« Cuisine et cinéma sont humainement compatibles. On touche l’émotion, le fait de pouvoir s’évader »

Un père maçon, débarqué de Calabre, une mère d’origine toscane qui tient une échoppe où l’on vend pizzas au feu de bois et jambon maison : à défaut de la langue italienne, qu’il ne parle pas à la différence de ses deux frères, Christian Sinicropi a hérité de « la culture du bien manger ». Dès l’adolescence, « j’étais focalisé sur mon ambition », raconte le cuisinier au visage tout en rondeur. Pas vraiment fait pour l’école, il commence à travailler à 15 ans, comme apprenti. Il se forme dans des restaurants de la ville, obtient son CAP et gravit les échelons. « Si j’avais choisi la mécanique, j’aurais travaillé pour la Formule 1 », s’amuse celui qui dit viser « l’excellence ». « Il a une grande détermination dans le travail, mais garde toujours un côté très humain », note son ami Shaka, un artiste contemporain issu du street-art, avec qui il a créé des assiettes exclusives pour son restaurant. Il travaillera à partir de 1997 en restaurants étoilés, chez Antoine Westermann puis Alain Ducasse. Arrivé au Martinez en 2001, il se hisse à la tête des cuisines en 2007, où il « signe une cuisine très créative et sophistiquée, gorgée de soleil », salue le guide Michelin.

Une fois par an, Christian Sinicropi se distingue par la préparation du prestigieux dîner servi au jury la veille du début du Festival, dont le coup d’envoi sera donné le 11 mai. Il cuisine un repas unique, servi dans une vaisselle aux formes originales, parfois complètement déstructurée, fabriquée à la main avec sa femme Catherine. Une idée, devenue sa marque de fabrique, que ce passionné de céramique a eue en 2010. « On s’est dit wahoo, on va faire plaisir à Tim Burton (président du jury cette année-là, ndlr) et lui proposer quelque chose d’unique ».

« Cuisine et cinéma sont humainement compatibles. On touche l’émotion, le fait de pouvoir s’évader », disserte celui qui revendique des goûts cinématographiques « hétéroclites » : il apprécie autant Spielberg, « La Belle et la bête » de Cocteau que « La Vie est belle » de Roberto Benigni. Dès que le nom du président du jury est révélé, « je travaille pour savoir quel est son message, son art, sa sensibilité ». Ainsi des frères Coen, en 2015 : « Chaque soir de minuit à trois heures du matin, j’ai regardé leurs films pour comprendre leur style et leur identité visuelle », se souvient-il.

Du festival, il aime l’effervescence qui saisit la ville, mais confesse n’avoir pas vraiment le temps de lever le nez de ses fourneaux pour en profiter. Avec le jury, il n’a le loisir d’échanger que quelques mots. « Cannes n’a pas commencé avec les paillettes. Derrière le décor, il y a des vrais gens qui travaillent, un terroir très riche », souligne le chef. Il aime sillonner l’arrière-pays sur sa moto de collection (une BMW de 1970), ou admirer la baie depuis l’île de Saint-Honorat, au large de Cannes. Il y trouve parfois l’inspiration, au calme.

A quoi ressemblera le repas de l’Australien Georges Miller, qui préside le jury cette année ? Secret du chef jusqu’à mardi soir. Mais il a visionné avec attention ses films, dont la mythique saga Mad Max, sommet de créativité et d’inventivité visuelle. Tout ce qu’il aime.


00-FAVICONFranck Pinay-Rabaroust, avec AFP / © Valery Hache

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