Nudité : les corps prennent place dans les restaurants

La nudité au restaurant, nouvelle tendance façon Adam et Ève et nouvelle recherche d’une pureté qui déborde de l’assiette ? Un petit partout dans le monde, et par delà le phénomène naturiste qui existe depuis la nuit des temps, le restaurant se découvre comme jamais. A Londres, le restaurant éphémère Bunyadi, qui ouvrira en juin prochain, fait déjà beaucoup de bruit. Il tire son nom d’un terme hindi signifiant « naturel », l’idée étant de venir déjeuner ou dîner dans son plus simple appareil. Seb Lyall, à l’initiative du projet, explique la nudité par un désir de proposer à sa clientèle une expérience débarrassée des attributs de la vie moderne aliénante, afin de ressentir une réelle libération.  Les clients du restaurant qui ouvrira pendant trois mois, auront néanmoins le choix entre une table dans une zone « habillée » ou dans une zone « pure ». Sans portable, sans vêtements, sans électricité, les clients pourront ainsi déguster les propositions uniquement végétariennes, préparés dans une cuisine non équipée de gaz, le tout éclairé à la bougie et avec des couverts comestibles. Une autre version de la naturalité…

Un micro-phénomène pour adeptes de sensations décalées ? Pas tant que ça, puisque ce ne sont pas moins de 36 000 demandes de réservations qui sont tombées pour ce restaurant éphémère qui n’accueillera que 42 clients à chaque service. Avant d’être une réussite conceptuelle, c’est un succès populaire.

Dans le même genre, de l’autre côté de l’Atlantique, à New York, la nudité prend place une fois par mois lors des « clothing optionnal dinners », dîners où les vêtements sont optionnels donc. Ouvert à tout public, le principe est de dîner entre amis, en couple ou dans une autre configuration, mais toujours nus. Un groupe de nudistes new yorkais est à l’origine de l’événement mensuel dans ce restaurant de Manhattan. Leur volonté est simple : créer quelque chose de plus original pour les amateurs d’activités nudistes, que des escapades en pleine nature ou des stations balnéaires. Les clients sont invités à retirer leurs vêtements à l’entrée du restaurant, où les vitres sont teintées. Il est également demandé aux convives de ramener une serviette sur laquelle ils pourront s’asseoir pour une question d’hygiène. Pas de revendication particulière, ni de réel rapport avec les propositions du restaurant, si ce n’est la volonté de créer un espace différent pour les nudistes new yorkais ou d’autres horizons.

« C’est plutôt déshumanisant d’être traité comme une vulgaire assiette »

Le nu au restaurant n’est pas qu’une lubie d’un monde qui se cherche, en quête de nouvelles sensations sociales. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur une tradition bien plus ancienne place la nudité au cœur d’un restaurant : le Nyotaimori. Cette pratique, dont l’origine est mystérieuse, consiste à manger des sushis sur le corps d’une femme nue. Pour certains experts, elle remonterait au temps du Japon féodal, pratiquée dans les maisons de Geishas, pour d’autres elle serait un divertissement de choix pour les membres d’organisations criminelles comme les yakuzas depuis des années. Une chose est sûre : elle a refait son apparition aux États-Unis dans les années 90. Cette pratique est présente dans plusieurs pays du monde. Elle a d’ailleurs été interdite en Chine pour des questions sanitaires.

Retour aux États-Unis, à Miami. Là, c’est Mark Scharaga qui propose aux clients du Kung Fu Kitchen de déguster ses sushis sur le corps de femmes nues, pour un peu plus de 400 euros. Ce dernier vise une clientèle distinguée, portant un réel intérêt pour la cuisine et la qualité des sushis. Il affirme que le modèle n’est pour lui qu’un élément de l’esthétique du plat et en aucun cas la pièce centrale.

Le Nyotaimori attire pourtant les foudres et reste parfois perçue comme une forme d’objectification sexuelle du corps féminin. Un journaliste du Seattle Times trouvait même l’expérience quelque peu dévalorisante : « C’est plutôt déshumanisant d’être traité comme une vulgaire assiette ». Critiques auxquelles Mark Schagara répond en insistant sur le traitement respectueux de ses modèles ;  il propose également des prestations avec des modèles masculins pour ceux qui le souhaitent. Les sushis sont  disposés sur des feuilles de bananier ou autre support, puis placé sur le corps du modèle, qui restera immobile durant tout le repas. Les convives se serviront avec leurs baguettes, et pas avec les doigts… Les principaux clients du Nyotaimori sont des groupes, ayant prévu l’expérience à l’occasion de fêtes comme des enterrements de vie de garçons. Le Nyotaïmori s’est notamment fait connaître grâce au film Sushi Girl, sorti en 2012 au Canada et produit par Kern Saxton.

Le nu au cœur des restaurants se présente sous diverses formes, présentant ou non un lien étroit entre le corps et les propositions du restaurant. Il reste sujet à débat et intrigue dans le monde entier les curieux et gourmands avides de nouvelles expériences. Les raisons amenant les clients à tenter l’expérience divergent selon le lieu ou l’événement. Une forme de voyeurisme est dénoncée par certains, comme l’artiste Emmanuel Giraud qui a su manier la gastronomie et la présence de corps dénudés lors de certaines de ses performances. Ce dernier pointe du doigt les pulsions de voyeurisme des futurs clients du Bunyadi, qui pourront venir habillés sans participer pleinement à l’expérience, ou « un côté érotique de bas étage » pour les clients des restaurants proposant le Nyotaïmori, « à la recherche de ce frisson de l’interdit, et qui veulent reproduire ce qu’ils ont vu dans le film ». L’idée de mêler le nu à la gastronomie n’est pas nouvelle, mais selon l’artiste « afin que ce genre de concepts perdure, il faut s’appuyer sur quelque chose de plus solide, une réelle réflexion qui va au-delà de la présence de corps nus dans un restaurant ». Autrement dit, si le concept du nu au restaurant veut trouver sa place, il se doit de gagner en profondeur conceptuelle.


00-FAVICONPauline Beyens

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