« Prix Michelin dédiés au monde de la gastronomie » : le guide du pneu crevé

En affichant plus clairement que jamais sa volonté de contrer le classement du 50 Best, le Michelin se perd donc… Compétiteur donc, mais manquant cruellement d’idées, le Bibendum n’a pas choisi d’innover pour contrer sa puissance montante, non, il a choisi de copier. Sans aucun doute le pire choix. Mais il faut malheureusement en conclure que le guide du pneu est bel et bien crevé.

Le Bibendum a annoncé, lundi 3 octobre, le lancement de ses « Prix Michelin dédiés au monde de la gastronomie ». Ils seront inaugurés avec le lancement du guide Great Britain & Ireland ce même jour, puis ils seront annoncés dès la sortie d’un nouveau guide ou d’une nouvelle édition. Chaque pays aura ses propres prix, avec ses propres partenaires. A l’instar du 50 Best, chaque prix n’existera qu’en présence d’un financeur.

Hier innovant, révolutionnaire même avec la création de ses étoiles, le guide cherche un second souffle pour non seulement redresser ses comptes, mais aussi pour incarner une certaine modernité. Puisqu’il était impossible de créer un classement – en contradiction avec le principe même des étoiles -, le Michelin a donc décidé de copier le système des prix, générateur de visibilité et de cash.

Par delà ce renoncement, le Michelin n’est tout simplement pas formaté pour ce genre de prix. Pour une raison simple : les inspecteurs ont, chaque année, des circuits à suivre, c’est-à-dire une région à couvrir. Ce qui, a contrario, signifie qu’ils n’ont en aucun cas une vision nationale de l’état de la gastronomie en France. Certes, entre septembre et début novembre, les inspecteurs font les tournées de « ramassage » pour vérifier le jugement de leurs confrères – une table qui gagne une étoile, en perd une, un changement de chef intervenu tardivement, etc. -, mais cela n’empêche : dans les faits, les inspecteurs n’auront pas mangé chez les différents chefs ou pâtissiers ou directeurs de salle nominés. Quoi comparer alors ? Comment juger ? Le vote se fera alors en fonction du plus petit dénominateur commun, nullement en fonction des qualités intrinsèques des uns et des autres. Du côté du 50 Best, le système est différent : les jurés ne sont censés voter que pour des établissements visités par eux dans un temps donné. Le juré est libre d’aller là où il veut, en fonction des tendances et des hot spot identifiés. C’est ce qui rend le classement du 50 Best aussi contestable que solide dans sa capacité à identifier les nouvelles tendances. Paradoxalement, en lançant ses prix, le Michelin valorise la méthodologie du concurrent et risque de rendre illisible son travail de terrain.

Que dire de la concurrence de ces prix avec les étoiles ? Pas grand-chose, attendons de voir comment les annonces des uns et des autres vont se faire. Mais il n’y a guère de doute que le message renvoyé par le Michelin va se troubler et, in fine, dévaloriser doucement mais sûrement la puissance des étoiles. Or que reste-t-il au Bibendum si ce n’est la puissance historique de ces étoiles ? Qu’est-ce qui fait que le Michelin est le Michelin si ce n’est ses étoiles ? Est-ce que les chefs et autre professionnels de la restauration veulent être élus çi ou ça une année et ne plus l’être l’année suivante ? Veulent-ils de l’éphémère inéfficace ou du pérenne constructif ? La réponse est évidente. Le Michelin qui bétonnait les parcours va se contenter désormais de simplement remettre chaque année une petite couche de peinture brillante. Triste erreur pour graves conséquences. En plus d’une concurrence externe, le guide se crée une concurrence interne. Chapeau bas pour celles et ceux qui ont porté cette idée au siège du guide à Boulogne-Billancourt : en faisant ce choix, Michelin ne se tire pas seulement une balle dans le pneu, il renonce à son ADN de marque : l’innovation.


Sur le même sujet

Dix pistes d’évolution du guide Michelin en 2017


00-FAVICONFranck Pinay-Rabaroust

Haut de page