La rumeur prise au Piège

Il n’est pas impossible que la non-troisième étoile de Jean-François Piège prenne autant de place dans les médias que la troisième étoile de Yannick Alléno au 1947 (Courchevel). La gastrosphère l’attendait, y compris l’intéressé lui-même qui avait déjà commencé à appeler certains confrères pour leur assurer qu’elle était quasiment là, acquise à sa cause et à son Grand Restaurant. Il faut dire que tout le monde lui a fait croire, de Gilles Pudlowski jusqu’au papier de Maurice Baudoin dans le Figaro, en passant par le magazine Challenges qui avait carrément écrit que Piège allait décrocher le Graal. Quant à Alain Ducasse, il était le premier à penser que c’était le Grand Restaurant qui allait décrocher la timbale. Cette croyance du Monégasque a d’ailleurs largement semé le trouble auprès de quelques journalistes qui entendaient la rumeur Alléno monter mais qui étaient en quelque sorte coincés par l’omniprésence de la rumeur Piège. Autrement dit, il était impossible d’éliminer Piège.

Est-ce que le Michelin a une dent contre le chef du Grand Restaurant ?

C’est pourtant exactement ce qu’a fait le Bibendum : éliminer Piège dans la course aux trois étoiles pour l’année 2017. Le plus étrange n’est pas tant la dimension prise par cette rumeur que le choix de laisser le chef valentinois à deux étoiles. Car, si l’homme ne fait pas l’unanimité – loin de là -, tout le monde s’accorde à dire que l’assiette « vaut » trois étoiles. Tous les chefs, les critiques, et autres érudits de la casserole le répètent dans une quasi unanimité. Puisque désormais tout le monde sait que la rumeur michelinée était sans fondement, la question n’est pas de savoir d’où elle venait, mais plutôt de savoir pourquoi Jean-François Piège n’a pas glané sa troisième étoile en 2017.

Est-ce que le Michelin a une dent contre le chef du Grand Restaurant ? Difficile à croire puisqu’il était l’invité d’honneur de la marque aux 24h du Mans, édition 2016, pour assurer la pitance des top VIP du monde automobile. Est-ce que les inspecteurs n’apprécieraient pas l’assiette ? Ils seraient bien les seuls. Est-ce que Piège est jugé trop « jeune » ou manquant d’expérience pour recevoir le Graal ? Difficile à croire. Est-ce que Piège serait barré par une conspiration ourdie par certains réseaux puissants dans l’univers de la gastronomie ? Gageons que cela date d’une autre époque.

Le Michelin adore cela : dérouter pour mieux maîtriser la puissance de ces choix.

Ne reste qu’une possibilité : le contrepied. Puisque le Michelin déteste depuis toujours qu’on lui dicte ses choix, le collège des inspecteurs emmené par Juliane Caspar a probablement décidé de repousser encore l’échéance, à l’instar de ce qui a été fait l’an dernier avec Alexandre Gauthier. Mais cette politique de la défiance n’a qu’un temps, la deuxième étoile pour le chef de la Grenouillère montre que la réalité de l’assiette prend le pas sur le caractère frondeur du guide. Il sera d’ailleurs intéressant de voir comment la critique et les rumeurs aborderont l’édition 2018 du guide. Est-ce que la rumeur, échaudée en 2017, osera de nouveau crier au succès de Piège ? Le Michelin adore cela : dérouter pour mieux maîtriser la puissance de ces choix. Si le guide ne vire pas sa cuti d’ici là, Atabula peut déjà annoncer qu’en 2018, Jean-François Piège recevra sa troisième étoile. Ce n’est pas une rumeur, mais un pronostic.


Franck Pinay-Rabaroust

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