Et si on arrêtait la saint-valentinisation aigüe au restaurant ?

De prime abord, je tiens à le préciser : je n’ai pas de détestation particulière à l’égard de la fête auto désignée des amoureux. Non, vraiment. C’est une occasion supplémentaire de froisser sa serviette au restaurant, ce que je ne me risquerais pas à refuser. Ce qui s’avère fâcheux en revanche, c’est la quasi-obligation de consommer Saint-Valentin.

J’accepte volontiers de célébrer ça avec ma moitié, moins de me voir imposer – oui, c’est une prise d’otages, agréable certes mais contrainte tout de même – un menu dégoulinant de clichés, surtout que l’offre servie à l’assiette ce jour-là est rarement une pleine réussite. Plus que le reste de l’année, on met l’accent sur l’esthétique au détriment, souvent, du goût. Et puis, pas besoin de nous faire découvrir une salade Grand Amour, un Cœur de brie aux noix, un granité Love ou un vacherin Passion Intense : le simple fait de se réunir avec une personne importante est suffisant, laissons de côté la poudre couleur sang (alternatives : alzarine, carmin, grenadine, ponceau, vermeil), le vernis alimentaire rosé et les formes les plus primaires qui soient. Rappelons aux restaurateurs que le client est roi : ce dernier peut très bien souhaiter la séquence « valentine » mais il devrait également être libre de choisir de passer un moment avec la carte. Quant à ceux qui rétorqueraient qu’à prendre des classiques du quotidien, autant s’attabler à une autre date, laissons-les à leurs petites réflexions d’un autre âge. Non, il n’est pas interdit de commander des rognons moutarde ou du ris de veau braisé le 14 février. Le romantisme ne s’arrête pas aux portes des bistrots.

De même, pourquoi faire du champagne la boisson exclusive de ce repas d’un soir quand un excellent cidre créera la surprise même auprès d’un public acquis à la cause de l’effervescent champenois ? Encore faut-il, il est vrai, que l’établissement concerné soit correctement doté en la matière, comme au Castel Marie-Louise (La Baule), chez Auguste ou chez Pomze (Paris) ou au Relais du Bois Saint-Georges (Saintes). Faut-il nécessairement voir de la toque le jour de l’anniversaire de l’effondrement de la dynastie mandchoue ? Non. D’abord parce qu’on évitera les porteurs-vendeurs de roses slalomant en salle, les attentions impersonnelles généralisées à tous les clients, l’inflation tarifaire généralement de mise sans oublier l’ambiance polie, à mourir d’ennui selon certaines mauvaises langues, conséquence de la multiplicité des tables de deux. Mais surtout, quitte à soutenir l’économie française, mieux vaut rendre visite au chef la veille ou le lendemain, quand son carnet de réservations affiche théoriquement moins complet. Décidé malgré tout à trinquer le 14 ? Le guide Michelin recense les offres de 279 de ses adresses. Il y aussi l’option kitsch à souhait, à savoir un dîner dans le village de Saint-Valentin… au restaurant (étoilé) 14 Février . Pour ma part moi, ma Saint-Valentin, je la fêterai courant mars. A l’Ambroisie. On ne se refait pas…


Ézéchiel Zérah / snaptitude

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