Assiettes trois étoiles à l’hôpital : hommage à JP Géné

Le talent n’est pas indexé sur la lumière. Preuve en est, une fois de plus, avec JP Géné. Plume à fourchette du Monde depuis 2004, ce Lorrain de Nancy aura successivement noirci les cahiers magazine et quotidien du journal du soir, évitant soigneusement les nombreux pince-fesses du milieu qu’il avait choisi de chroniquer. Lui préférait le terrain, même la soixantaine avancée, se plaisant à s’aventurer au-delà de Paris. Ça ne court plus les rues… Quand il se risquait dans les dîners en ville, sa verve était intacte. L’auteur de ces lignes se rappelle encore d’un jour de février 2015 où il aboya sur une attachée de presse qui le courtisait ouvertement. « Vous êtes un danger pour la profession ! » rétorqua-t-il furieux. Dans son trop méconnu ouvrage, Mes chemins de table (2010, éditions Hoëbeke), il rappelait d’ailleurs tout le mépris qu’il avait envers ceux dont la mission était « d’attacher la presse ».

Engagé, il l’était, n’hésitant pas à se servir de sa tribune pour valoriser des initiatives ou en torpiller d’autres. Mais ce qui le rendait unique trouvait source dans son exceptionnel éclectisme. Franchouillard convaincu mais pas frontiste de la table, il traitait de tout, dégoûts comme des goûts. Parfois, c’était série estivale (les flics à table, les faux frères de la gastronomie, le manger du futur). Le reste du temps, au choix : la popote de maisons de retraite, la cuisine de Pierre Gagnaire à Paris ou des frères Roca à Gérone, le club sandwich, le blog qui écrit avec humour aux services de consommateurs des marques de la grande distribution, la rivalité entre le Pérou et le Chili à propos du pisco, la nourriture ferroviaire, l’étoilé de Stockholm où « les mignardises (sont) présentées dans un bento à petits tiroirs », le dernier fabricant de stilton au lait cru, la croquette belge, le sort de la Biscuiterie Jeanette située en lisière de Caen.

Il mesurait et pesait, littéralement, les différents bries existants. Dézinguait le hamburger « on ne va pas y aller par quatre chemins ni tortiller du cul pour chier droit, comme disait mon grand-père : si j’en croise un sur le bord de la route, à moitié mort, pissant le sang et appelant au secours, sans hésiter je l’achèverai d’un coup de savate ». Pestait contre le vegan. Relatait son déjeuner avec un cuisinier débutant (Gwendal Briant, meilleur apprenti de France 2015) ou un critique gastronomique réputé (Bruce Palling du Wall Street Journal, avalant avec lui huîtres de Cornouailles dans un restaurant prisé de Notting Hill). Racontait amoureusement les tables rencontrées « sans tambour ni trompette, le nez au vent et l’appétit en balade au fil de l’été » (Le Ruffé près de la gare de Brest, la Côte de Bœuf à Epinal, L’Agape à Angoulême). Contait les caractéristiques de la châtaigne ou de la datte. Accumulait les mots joueurs dans ses titres (« Pour le meilleur et pour le kir », « On ne prête qu’aux ruches », « Le rest’orateur », « Les sars dînent à l’huile », « Label et les bêtes »). Cassait la croûte à Marseille quand ses confrères ne juraient que par la Côte d’Azur. Avalait la classe politique à sa façon (« De Gaulle à Colombey, Pompidou à Cajarc, Giscard en Auvergne, Mitterrand à Latche, Chirac en Corrèze, tous avaient un peu de terre aux godasses et de ragoût dans la cocotte. Sarkozy, son terroir, c’est Neuilly, le Bristol et les barres chocolatées. Nicolas au Salon de l’agriculture, c’est Steevie à l’Académie française »). Bien avant son entrée au Monde, il était même allé jusqu’à se convertir, au début des années 80, en commis au sein de la brigade de Jacques Maximin pour mieux comprendre le personnage… Il avait beau ne pas savoir nouer une cravate (c’est François Simon, son homologue d’alors au Figaro, qui l’aida à la tâche il y a quelques décennies à l’occasion d’un voyage commun dans le plus bel hôtel de Monaco), il était un vrai journaliste, au sens noble du terme.

Qui connaissait son visage ou son identité complète (Jean-Paul Généraux) ? Peu importe. Pour tous, c’était Géné. Depuis sa nouvelle maison, s’il pouvait écrire, nul doute qu’il interrogerait la qualité des nourritures célestes ou s’amuserait à décortiquer, pour être dans le thème, le manga de Tadashi Agi et Shū Okimoto (les Gouttes de Dieu). Ses dernières semaines, il les a passées à l’hôpital conscient qu’il ne lui restait qu’une poignée de jours. Alerté de l’état de son camarade, le chef Guy Savoy lui aurait fait porter ses repas quotidiens. Des assiettes trois étoiles à l’hôpital : JP Géné, la diversité jusqu’au dernier souffle.


Ezéchiel Zérah / ©Claire-Lise avet 


Voir les commentaires (0)

Laisser une réponse

Votre adresse mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Haut de page