Meilleur Ouvrier de France, ça rapporte combien ?

Ambassadeurs du savoir-faire hexagonal, les Meilleurs Ouvriers de France peuvent également monnayer l’expertise incarnée par leur titre. Quel impact économique génère le prestigieux col bleu blanc rouge ? Réponse avec les intéressés


 « Être avec simplicité et modestie, le médiateur de l’échange et de la transmission de ses connaissances » indique la charte des Meilleurs Ouvriers de France (MOF). Ce n’est pas précisé mais cet échange-là peut évidemment être monétaire. Car qu’on le veuille ou non, le col bleu-blanc-blanc rouge attire et aimante. Les candidats. Les confrères. La presse. Et les marques désireuses de s’associer au prestige du titre. D’où la question suivante : combien rapporte-t-il ce titre si difficile à avoir ? Celui-là même qui exige parfois des années de préparation (deux années pour les pâtissiers) et génère parfois divorces et autres mésaventures personnelles tant l’investissement à fournir est intense.

Pour Fabrice Sommier, Meilleur Ouvrier de France Sommelier 2007 en place au sein du restaurant George Blanc à Vonnas (Ain), « le titre a évidemment beaucoup d’impact. Je me souviens qu’avant même de devenir MOF, le simple fait d’avoir été finaliste quelques années plus tôt avait déjà changé le regard qu’on me portait, surtout dans la profession et auprès des équipes du restaurant. Deux jours après la véritable récompense, je recevais un appel de Paul Bocuse pour me féliciter… Il y a aussi le regard nouveau des clients et du tissu local qui s’approprie tout cela. La première année, tu n’es pas vraiment sollicité, ça n’arrive que six à douze mois plus tard parce qu’il faut que les gens s’y habituent. Au-delà de l’aspect pécunier, c’est un titre honorifique qui impose un devoir de réserve. Pour autant, il ne faut pas rêver : il y a des marques qui n’auraient pas fait appel à moi si je n’avais pas été Meilleur Ouvrier de France car c’est un gage de qualité, un titre reconnu dans tellement de métiers… Et puis, ça parle aux gens. A l’étranger, dans certains pays, le col est également très connu. Au Japon, il y a un vrai respect de cette excellence. Globalement, je dirais que ça génère au moins 30% d’activité supplémentaire pour une activité de conseil. Sur l’année, je reçois une cinquantaine de demandes. Au départ, on présente le MOF parce que c’est fort mais forcément, une fois obtenu, tu sais qu’il va y avoir des sollicitations, il ne faut pas se le cacher. On sait qu’il y a aussi une dimension mercantile et commerciale. Certains industriels ont compris que ça parlait au grand public, il y a d’ailleurs des contrats faramineux en cuisine. Avec nos métiers de sommeliers, les sommes sont beaucoup moins élevées ».

Le Meilleur Ouvrier de France Eric Frechon (hôtel Le Bristol – Paris) s’affiche dans une campagne télé pour le beurre Président

Faramineux effectivement quand on connaît le montant de la mission de conseil facturée à un géant de l’agroalimentaire par un Meilleur Ouvrier de France multi-étoilé : 300 000 euros l’année. Distingué dans les années 90, l’un de ses confrères qui s’est vu proposer un partenariat par un site de réservation de restaurants pour apparaître sur une photo publicitaire aurait demandé 20 000 euros. Éric Frechon, teneur des cuisines de l’hôtel Bristol à Paris, aurait-il lu pu monnayer son image dans une coupure publicitaire à la télévision pour un groupe laitier sans son col tricolore ? Rien n’est moins sûr, le palace de la rue du Faubourg Saint-Honoré ne parlant guère à l’audimat. Les sommeliers indépendants titrés qui manœuvrent bien peuvent eux demander autour de 750 euros l’heure pour un travail de formation ou de création de carte des vins. Antoine Pétrus (Meilleur Ouvrier de France Sommelier en 2011), récemment nommé directeur général des adresses Taillevent à Paris, considère l’aspect économique comme mineur pour sa part. « J’étais en poste chez Lasserre quand je suis devenu MOF et le titre n’a rien changé. Le côté ‘ouvrier’ n’a fait que renforcer ma présence en restaurant. Je n’ai jamais utilisé ça à des fins pécuniaires parce que je considère le col comme un tableau : c’est une composante de mon travail, pas une finalité. Ceci dit, il est clair que cela permet d’élargir ses champs d’action qui deviennent beaucoup plus vastes. Et je peux confirmer que cela génère un surplus d’activité de 30 à 45%. Le plus impactant reste quand même la légitimité ». 

Elargir son champ d’action, cela passe également par une clientèle nouvelle sensible à la certification à l’image de ces fromagers et autres artisans de bouche qui peuvent plus facilement collaborer avec des chefs de cuisine capés. Clotilde Jacoulot, MOF Primeur 2011, indique elle que le bénéfice se ressent “nettement dans le chiffre d’affaires du magasin, avec une progression à deux chiffres sur les deux dernières années”. Le col séduit parce qu’il permet de se distinguer de la masse, à l’instar d’une étoile Michelin, de toques Gault & Millau ou d’un podium sur le Bocuse d’Or. Ce n’est pas un hasard si chaque année se pressent davantage de candidats : pour la session 2019, la section cuisine comptabilise 651 dossiers de participation, ils sont 96 en sommellerie, 58 pour la catégorie “maître d’hôtel, service et arts de la table”, 51 en pâtisserie et 20 en chocolaterie. Une fois le col en poche (ou non), les heureux élus pourront également monnayer leur savoir-faire… auprès des futurs candidats, pour du coaching. Certains y verront une hérésie, d’autres acquiescent alors que ces pratiques auraient de l’avis général fait monter le niveau du concours. 

[divider]Auteur[/divider]

Ezéchiel Zérah

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