La Georgette : itinéraire d’un succès à (dé)couvert

Elle dérange. D’abord à l’œil, sa forme arrondie et ses petites dents surprennent. Puis culturellement. Pour beaucoup, on ne mélange pas couteau, cuillère et fourchette dans un seul et même objet, tournant le dos à toute l’histoire des arts de la table française. La Georgette bouscule les codes. « Les traditionnels et les conservateurs ne l’aiment pas » assurent Jean-Louis Orengo, créateur du couvert. C’est simple : lorsqu’il y a 20 ans, il s’en allé la présenter aux distributeurs et aux grandes marques des arts de la table, c’était limite si on ne lui riait pas au nez. Le niet était de rigueur Pour ce naturaliste ariégeois, l’objet est pourtant réellement innovant, que ce soit dans sa triple fonctionnalité ou dans sa forme. « Regardez la patte d’un animal, ou même votre main, tout est asymétrique. La Georgette a un manche incurvé pour être plus ergonomique, et il y a un modèle pour les droitiers et les gauchers » explique le voyageur qui a pensé la Georgette en revenant du grand Nord canadien en 1988.

La Georgette se prend pour Clooney et se montre sur papier glacé

Mais voilà, sans distributeur, sans argent pour communiquer à tour de bras, l’objet reste au fond du tiroir. Pas tout à fait car un certain Gilles Goujon – par solidarité territoriale ? – le met à sa table triplement étoilée de l’Aude. Il y a six ans, un journaliste de l’AFP, de passage dans la région, mange à l’Auberge du Vieux-Puits et découvre la Georgette. S’en suit une courte dépêche de dix lignes qui sera envoyée à toutes les rédactions de France. Alors que la presse professionnelle n’avait pas bougé le petit doigt, la presse grand-public s’empare du sujet. En quelques semaines, la Georgette se prend pour Clooney et se montre sur papier glacé. Les premières ventes permettent de créer un site de vente sur Internet et d’aller se montrer sur quelques salons professionnels. Premier salon, premier jour, un premier client s’arrête. Il s’appelle Alain Ducasse. L’homme en achète pour l’un de ses restaurants. Nouvel emballement. Depuis, une vingtaine de chefs étoilés ont acquis le couvert qui coûte 22 euros à l’unité. Très prochainement, la Georgette prendra place chez Daily Pic, le concept snacking de la cheffe Anne-Sophie Pic. Pour Jean-Louis Orengo, la haute gastronomie n’est pas le terrain le plus naturel pour sa création. Lui qui ne court pas vraiment après les codes du luxe, il avoue être tout aussi fier – si ce n’est plus – de voir sa Georgette sur des tables toutes simples. « Rien qu’en Ariège, elle est présente dans plus de 40 restaurants. » En 2016, un autre événement vient couronner le précieux couvert : une médaille d’or mention design au concours Lepine. Une consécration qui se traduit rapidement dans les chiffres de vente : 500 Georgette vendues en 2016, 15 000 en 2015, 50 000 en 2016. L’année 2017 devrait être encore bien meilleure. D’autant plus que Jean-Louis Orengo s’adapte au marché. Il va lancer une version biodégradable pour répondre aux enjeux du snacking. La Maison Ladurée vient de lui en commander 150 000 exemplaires pour accompagner sa nouvelle gamme de produit salé Picnic.  

La Georgette, en petit et grand modèle, pour gaucher et pour droitier

Marché très franco-français

Pour gaucher, pour droitier, version biodégradable, mais également couvert plus petit pour les enfants, la Georgette a bien grandi en 20 ans. Forcément, cela dérange. Des mauvaises langues s’amusent à contester la paternité de Jean-Louis Orengo sur le couvert. « Je ne prétends pas avoir inventé la fourchette-cuillère car elle existait déjà ailleurs, que ce soit en Australie ou aux Etats-Unis avec la spork. Mais j’ai créé une fonctionnalité nouvelle, ce qui nous a permis de pouvoir déposer un brevet et de protéger son nom » explique Jean-Louis Orengo. Qui ajoute qu’il vient de lancer une première action en contrefaçon contre une entreprise chinoise qui vend sur Amazon une copie du couvert portant le même nom. Autre source d’énervement pour le naturaliste : le lieu de production. « Un magazine a craché sur la Georgette en expliquant que nous avions profité d’aides publiques alors qu’elle est réalisée à l’étranger. Nous avons essayé de la produire en France, notamment à Toulouse, mais les volumes étaient jugés insuffisants pour être rentables. Nous n’avons eu d’autres choix que de lancer la production au Portugal. Ceux qui disent que c’est pour des raisons économiques ont tort : les coûts sont exactement les mêmes. Et les étuis comme le boitage sont faits en France. » Pour l’instant, le marché est très franco-français, lilliputien en Suisse, Belgique et Etats-Unis, inexistant ailleurs. Nul doute que les choses devraient changer. En quelques années, la Georgette, sans avoir changé sa forme, est jugée comme beaucoup moins dérangeante. Certains acteurs des arts de la table qui n’avaient même pas voulu rencontrer Jean-Louis Orengo il y a 20 ans lui font désormais les yeux doux. Il préfère en sourire et tracer son chemin. Sans eux.

[divider]Pratique[/divider]

Site Internet de la Georgette

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Franck Pinay-Rabaroust

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