Le jour où Paul Bocuse est mort

Samedi 20 janvier 2018 vers 10h, Paul Bocuse s'est éteint. Récit de la folle couverture médiatique qui a suivi l'annonce du décès du "cuisinier du siècle". La dernière fois...

Samedi 20 janvier 2018 vers 10h, Paul Bocuse s'est éteint. Récit de la folle couverture médiatique qui a suivi l'annonce du décès du "cuisinier du siècle".


La dernière fois qu'il apparut en public, c'était le premier janvier dernier. Pour célébrer la nouvelle année, parqué autour de ses équipes. Depuis, les rumeurs allaient bon train sur la santé de Monsieur Paul. Samedi 20 janvier 2018, un peu avant midi, les cuisiniers lyonnais s'agitent sur Facebook. Le pape ne serait plus... A 13h02, le mensuel Lyon Capitale dégaine le premier sur son site. « Paul Bocuse est décédé ». Une information confirmée au magazine quelques minutes plus tôt par le fils du « cuisinier du siècle », Jérôme Bocuse, installé en Floride. Dans la foulée, le ministre de l'Intérieur Gérald Collomb relaie le décès auprès de ses 134 000 abonnés sur Twitter. La presse suit et c'est ainsi que l'ex maire de Lyon apparaît comme l'annonciateur de la triste nouvelle. 15h08 : un communiqué signé par la famille est publié sur la page Facebook du maître, relayé à date par près de 20 000 personnes. Sur les réseaux sociaux, deux photos envahissent les profils des cuisiniers et gastronomes. La première est signée Stéphane de Bourgies (février 2010). La seconde, où l'on voit le fameux tatouage de coq de Paul Bocuse, a été prise par Maurice Rougemont (septembre 2012). En quelques heures, le hashtag #Bocuse génère quelques 47 700 tweets.

A gauche, photo signée Stéphane de Bourgies. A droite, Maurice Rougemont

Pendant ce temps-là, les chaînes d'information en continu font défiler sur leurs plateaux experts à fourchette et généraux de la haute cuisine. Parmi les petites phrases de ces derniers :« Dieu est mort » (Christophe Marguin), « Johnny de la gastronomie française » (Pierre Gagnaire), « c'est comme si à Paris, on nous retirait la Tour Eiffel » (Thierry Marx), « immortel » (Joël Robuchon), « monstre » (Marc Veyrat), « nous sommes orphelins » (Christian Etchebest), « l'une des plus belles mains de la cuisine » (Alain Passard)... George Blanc, de passage en Inde, raconte avoir déjeuné avec lui de quenelles et lapin la veille de son départ avant de poursuivre. « Le gardien du temple ne sera jamais remplacé. On disait cuistot, on dit maintenant cuisinier ». Christian Le Squer (hôtel George V à Paris) fait poser l'ensemble de sa brigade. Le sommelier et Meilleur Ouvrier de France Antoine Pétrus déclare que même s'il a croisé Chirac, Obama et Clinton, « le plus impressionnant était Monsieur Paul ». Juste analyse de Mathieu Viannay (La Mère Brazier à Lyon) : « Il a été le meilleur directeur marketing de toute la planète au niveau de la cuisine ». Mathieu Viannay qui a d'ailleurs proposé à ses clients une recette bocusienne de poulet à la broche. Alain Ducasse rappelle lui qu'il a « une histoire » avec Bocuse, entonnant à la radio « qu'il faut « fédérer la diversité des chefs français, on va s'y coller ».

JT de France 2 avec les chefs Alain Passard et Hélène Darroze

Portés par l'émotion, Marc Veyrat, Yannick Alléno et le Top Chef Jeam Imbert vont jusqu'à demander des obsèques nationales. Guillaume Gomez, chef des cuisines présidentielles, suggère lui « trois étoiles honoris causa et quatre toques (Gault & Millau) à vie ». Figures de la scène gastronomique internationale actuelle, les très branchés René Redzepi (restaurant Noma à Copenhague) et Virgilio Martinez (Central à Lima)  y vont eux aussi de leur commentaire. Monument de son vivant au Japon, Paul Bocuse fait logiquement les gros titres de la presse nippone. Mais c'est l'ensemble des médias étrangers qui narrent l'épopée bocusienne en une : El Pais (Espagne), New York Times (Etats-Unis), Guardian (Angleterre), Corriere della Serra (Italie), Bild (Allemagne), Globo (Brésil)...

La une du site de l'Asahi Shimbun, l'un des grands quotidiens japonais

Retour dans l'Hexagone. Les titres régionaux font eux la part belle à des toques du pays, ici Pascal Bouffety (La Grande Tour à Saint-Ay) dans la République du Centre, là Didier Goiffon (La Marelle à Péronnas) qui voit en Bocuse « notre Magellan à nous », là encore Pierre Marion (Le Pily à Cherbourg) pour la Presse de la Manche . Sur France Bleu Mayenne, Laurent Semerie, sept ans de pâtisserie chez le maître, revient sur son expérience. Le chef Jean Bardet, dans un article de la Nouvelle République, rappelle que la fréquentation des halles de Lyon a décuplé en 2006 après que ces dernières furent rebaptisées "Halles de Lyon Paul Bocuse". Le Progrès de Haute Loire remet en avant un cliché de 1999 lorsque Paul Bocuse était de la partie lors de la fête des champignons à Saint-Bonnet-le-Froid. La Dépêche propose elle un poulet façon Bocuse (au champagne donc). A Toulon, le bar-restaurant Le Nerval va lancer toute une semaine des menus uniquement composés de recettes imaginées par Paul Bocuse.

Les journalistes gastronomiques saluent à leur manière la plus belle marque gastronomique française. François Simon (ex-Figaro, aujourd'hui M Le Monde) parle du « De Gaulle de la gastronomie ». François-Régis Gaudry (L'Express, Paris Première et France Inter) expose des couverts siglés « PB ». Quant au toujours bouillonnant Périco Légasse (Marianne), il s'enflamme et considère que Paul Bocuse vaut « 10 fois Johnny Hallyday ». Une lettre qu'il avait préparée pour le 92ème anniversaire du chef le 11 février prochain est publiée. Jacques Gantié (Nice Matin), sur son blog . « Bocuse est mort ? Cette blague ! ». Le quasi-doyen de la profession Gilles Pudlowski égraine pour sa part les photos souvenirs. Le guide Michelin se dit « en deuil d'une de ses figures les plus emblématiques ». Gault & Millau, à travers les mots de son directeur général Côme de Chérisey, se veut plus émouvant. A rebours des révérences et plongées intimistes, la journaliste Cécile Cau (Vice, Télérama) écrit sur son blog un article intitulé « Je n'ai jamais mangé chez Paul Bocuse ». Les sujets n'en finissent plus de nourrir la presse généraliste : frise chronologique interactive, revue des retombées à l'étranger, portrait XXL du Monde (17 000 signes), zoom sur la polygamie ouvertement affichée de l'intéressé, appel à témoignage suite à un repas d'un repas à Collonges (avec 45 000 couverts annuels, la mission s'avère aisée, le Progrès prévoit ainsi deux jours consécutifs de souvenirs de clients), focus économique (Europe 1 rappelle que la marque Bocuse vaudrait 100 millions d'euros aujourd'hui)... M6 fait dans la déprogrammation et propose un documentaire dédié (Paul Bocuse, le dernier empereur), idem pour France 3 (Le passeur des bords de Saône). Dans le JT dominical de 13h sur TF1, la présentatrice Anne-Claire Coudray énonce les six ou sept grands sujets du jour. Pas de Bocuse. Avant de se raviser. « On ne pouvait pas commencer cette édition sans parler du pape de la cuisine... ».

Témoignage de clients du restaurant gastronomique sur le site du quotidien régional Le Progrès

La classe politique n'est pas en reste. Samedi autour de 14h, hommage d'Emmanuel Macron. « Aujourd'hui la gastronomie française perd une figure mythique qui l'aura profondément transformée. Les chefs pleurent dans leurs cuisines, à l’Élysée et partout en France. Mais ils poursuivront son travail ». Marine Le Pen y va de son éloge, tout comme Anne Hidalgo et André Santini, Alain Juppé (« trésor national ») et Jean-Pierre Raffarin (« homme de culture). Même chose pour les acteurs du show-business : l'ogre Depardieu, les vedettes du petit écran Nagui et Daniela Lumbroso... Inspiré comme à son habitude, l'homme de lettres Bernard Pivot flatte le héros d'un milieu qu'il a toujours aimé (il faut se rappeler de ses messages à l'égard d'Alain Chapel). « Dans quatre domaines, Paul Bocuse a été un grand chef : impérial en cuisine, novateur en communication, créatif en affaires, magnifique en amitié. Avec la mort de Paul Bocuse, la poularde n'est plus demi deuil, elle est inconsolable et en grand deuil ».

Sur Facebook et Twitter, les anecdotes fusent. Un internaute rappelle qu'à l'occasion du décès du chef Fernand Point (mentor de Paul Bocuse) en 1955, 50 000 personnes sillonnaient les rues de Vienne (Isère). Un journaliste : « Je ne suis allé qu'une seule fois chez Bocuse à Collonges. Pour un reportage de Télé Métropole Lyon (TLM). Monsieur Paul nous avait offert le repas (la totale avec trou normand). On était ressorti tellement pompette que le sujet avait été décalé». Suite à des commentaires sur la violence présumée de Paul Bocuse auprès de son équipe, un défenseur du chef triplement étoilé s'étonne et détaille : « Sur le fond, Bocuse a toujours dit que la seule sanction qu’il infligeait à ses apprentis était de les obliger à manger les préparations qu’ils avaient essayé de faire lorsqu’elles étaient ratées. Beaucoup d’apprentis ont confirmé. Et ils se sont ensuite appliqués à ne plus les rater ». Rapidement après la nouvelle, est lancé sur Twitter un hashtag #rendsunfilmplusgastronomique. Quelques suggestions d'utilisateurs : La liste de Chandeleur, Vol au dessus d'un nid de couscous. Autant en emporte le vol au vent, Very bad tripes, le 5ème aliment, Qu'est-ce qu'on a fait aux blancs d’œufs...

Mais il n'y a pas que dans la presse et sur les réseaux sociaux que l'on ressent l'effet Bocuse. Sur Amazon France, le livre Toute la cuisine de Paul Bocuse se glisse dans les meilleurs ventes de la compagnie. 144ème place, 91ème, 72ème puis 62ème... Autant de commandes qui nourriront les ventes d'un livre déjà écoulé à 19 000 exemplaires depuis sa parution en octobre 2011 aux éditions Flammarion. Au cours du Trophée Jean Rougié à Sarlat, un hommage est rendu. Nul doute que les prochains événements à connotation culinaire iront aussi de leur respect silencieux. Régionalisme oblige, le club de basket Avsel Lyon - Villeurbanne applaudit la disparition pendant une minute avant le coup d'envoi. En amont du match Olympique Lyonnais (OL) – Paris Saint-Germain (PSG), un clin d’œil est également organisé. Une initiative du président de l'OL et homme d'affaires Jean-Michel Aulas qui déclarait que les présidents adversaires l'interrogeaient pour savoir si le dîner aurait lieu chez Bocuse. Geste qui permet ainsi à l’Équipe de mentionner Bocuse. Les lecteurs du quotidien sportif se souviendront que ce dernier, suite à la mort de Johnny Hallyday, s'était inspiré des morceaux de l'interprète star pour composer le titre des ses articles.

Le cuisinier le plus célèbre du monde est mort. Son nom, lui, va continuer à résonner longtemps.

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Moi la cuisine bocusienne, j'aime ça ! 

Auteur

Ezéchiel Zérah / ©Chantal Dana

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