Ils auront été des dizaines, des centaines sinon milliers à faire passer Paul Bocuse derrière leur objectif. Suite au décès du "cuisinier du siècle", quatre photographes reviennent sur ce modèle hors-norme, cet animal médiatique qui avait mis mal à l'aise jusqu'au légendaire Robert Doisneau en 1987. 


Maurice Rougemont

« J'ai commencé à travailler avec Paul Bocuse au début des années 80 à l'occasion d'un reportage pour le magazine Cuisine et Vins de France me semble-t-il. Pour cette photo, il avait à l'époque réuni ses anciens seconds. Depuis, je suis revenu trois ou quatre fois chez lui à Collonges. En tant que modèle, il est impeccable, il fait l'image à lui seul. Mais il ne faut pas le laisser trop décider parce qu'il invente des idées qui ne fonctionnent pas en photo comme lorsqu'il voulait s'afficher avec un chien et des fruits... La photo, ce n'est pas un rébus, elle doit être immédiate. Quand je lui ai demandé certaines choses comme être pincé par une écrevisse ou aller sur la Nationale et arrêter des voitures, il a tout de suite pigé les choses et était partant.

Il possédait une force incroyable. Je me rappelle de la dernière prise de vue. C'était en 2013. Nous étions d'abord dans sa cave à vin puis en cuisine avec un poulet de Bresse. Avec une grande douceur, il m'a dit : 'Dépéchez-vous, je n'en peux plus'. Il ne s'est jamais plaint, prenait sur lui-même avec une une grande volonté quand le commun des mortels aurait tout bonnement refusé. Là, je me suis dit 'on arrête'. C'était quelqu'un qui n'aimait pas dire non malgré sa lourde fatigue. Face à lui, on se sent tout petit, notamment à travers le respect immense de son personnel. Quand shooting il y avait, la photographie avait ceci de particulier qu'elle mettait sur un même pied d'égalité les hommes. Son équipe était étonnée de le voir m'obéir au doigt et à l’œil devant tout le monde. Parce qu'en temps normal, personne ne lui ordonnait la moindre chose. »

Jeff Nalin

A gauche, "portrait officiel" de Paul Bocuse pris lors du concours d'Un des Meilleurs Ouvriers de France en 2004 / ©Jeff Nalin

« J'avais déjà photographié le chef Pierre Orsi (l'un des élèves de Paul Bocuse, ndlr), dont je suis proche. Il se trouve que mon père était réparateur d'appareils photo et avait comme client le photographe du Bocuse d'Or. J'ai donc eu l'occasion de me rendre sur place en 1995. J'ai pris là-bas une centaine de clichés dont 25 portraits de Paul Bocuse. Par l'entreprise de Pierre Orsi, j'ai pu lui montrer ces photos. Il voulait partir avec ! 'Je les prends toutes' me lança-t-il. Avant cette rencontre, je me tenais au courant de toute ce qu'il faisait. Quand je savais qu'il allait à tel endroit, je me pointais aussi. En 2004, à l'occasion du concours d'Un des Meilleurs Ouvriers de France, j'ai pris ce qui allait devenir son portrait officiel. Je n'avais fait qu'une seule prise. Quand ce fut son anniversaire, comme je vis à la Croix-Rousse, à dix minutes de Collonges, je suis passé sur les coups de 23h30 et je lui ai apporté l'image en 30 sur 40 centimètres, emballée dans du papier kraft. Il était déjà couché mais m'a rappelé le lendemain à 9h. 'Je peux parler à Monsieur Doisneau'. En interne, ils m'avaient baptisé 'le Doisneau local'.. Paul Bocuse m'a fait goûter ses plats en cuisine des centaines de fois, on a fait la pêche ensemble, la chasse... Il y a 20 ans de complicité photographique. La Brasserie de l'Ouest, lancée par Bocuse, expose encore l'un de mes clichés. »

 

Stéphane de Bourgies

Crédit ©Stéphane de Bourgies

« La première photo de Paul Bocuse, c'était en 2010 pour une commande. Jean-François Piège m'avait imposé comme photographe chez Flammarion pour son livre et les équipes des éditions ont du apprécier mon travail puisque j'ai été envoyé par la suite à Collonges pour l'ouvrage Paul Bocuse dans votre cuisine. Je suis arrivé dans son restaurant un jeudi soir avec mon studio photo embarqué dans la voiture. Des photographes, il en avait déjà vus quelques uns, je n'étais qu'un de plus.

Je le rencontre, il me serre la main, on s'installe à table. Il prend un verre d'eau donc je fais pareil. Comme je voyais sans arrêt des images le montrant fier, le menton en l'air et les bras croisés, j'avais envie qu'il se pose, que l'on trouve enfin le regard tendre de l'être humain qu'il est. Faire la 500ème photo façon monstre sacré, ça m'emmerdait. J'installe donc mon studio au premier étage du restaurant. Son équipe était impressionnée par la quantité de matériel. On me demande : 'Est-ce que vous avez des projets ce soir ? Monsieur Bocuse voudrait vous avoir à sa table'. Et je suis me retrouvé avec mon assistant à dîner avec lui et Alain Vavro, son inséparable ami. Ce fut une soirée extraordinaire... 'A quelle heure demain Stéphane' me lança t-il à la fin. '8h ? Pas de problème'. Il me jaugeait encore un peu... On a démarré le lendemain matin et on a bien ri pendant les deux-trois heures de la séance. Au-delà du portrait, il y avait des photos plus décalées aussi comme lorsqu'il est avec sa fidèle valise de voyage pleine d'étiquettes. Il était très généreux sur lui-même, s'est laissé dirigé. Nous nous sommes revus à deux reprises pour d'autres shootings. Généralement, la prise de vue a lieu dans mon studio parisien. Paul Bocuse fait partie des gens pour qui je me suis déplacé tout comme... Martin Scorsese que j'ai photographié à l'étranger. Je suis honoré, touché et très fier que l'entourage de Paul ait choisi ce portrait, c'est un peu devenu l'emblème de Paul Bocuse aujourd'hui (l'image a été partagée des milliers de fois sur les réseaux sociaux et a été utilisée pour illustrer le communiqué de presse de la famille annonçant le décès, ndlr). Je l'ai offerte à Paul pour son usage à lui. Il l'a utilisée pour des menus, des assiettes, des porte-couteaux. Ça a été mon cadeau. »

Jean-François Mallet

Crédit ©Jean-François Mallet

« La photo du tatouage date de 2002. Il se trouve que suis un passionné d'histoire et j'étais tombé il y a plus de 20 ans sur l'écrit d'un historien qui revenait sur ce dessin, comment Paul Bocuse s'était engagé pour combattre les Allemands dans la poche de Colmar, le fait que les Américains se faisaient tatouer un aigle, que lui préférait un coq... J'avais envie d'une image de Paul Bocuse différente et puis, son passé militaire m'intéressait. Quand je lui en ai parlé la première fois, il était étonné que je sache. Un jour, j'arrive au restaurant avec mon Leica et je lui demande. 'Vous me le montrez ?'. J'avais préparé mon coup avec des réglages pour avoir du grain et une photo en noir et blanc, ce qui était péché à l'époque car Paris Match mis à part avec le Franco-Brésilien Sebastião Salgado, les grands journaux ne faisaient que dans la couleur. Après m'avoir fait casser la croûte comme il disait, il s'est assis devant moi, a commencé par refuser de faire la photo, considérant que c'était hors sujet. Puis il est revenu vers moi, a tombé la veste et a posé. J'ai fait trois prises en quelques minutes, en ayant à peine le temps de cadrer. Ce cliché, il le détestait au départ parce que ça lui donnait une sorte de féminité. Il m'a avoué plus tard que c'était sa photo préférée. Tous les photographes qui descendaient à Lyon par la suite ont fait le tatouage. Comme ce n'était pas une commande, la photo n'a pas été publiée avant quelques années. Et puis, côté Bocuse, il était hors de question de communiquer à travers cette image. Je l'ai donnée à des amis chefs : Mathieu Viannay (La Mère Brazier à Lyon), Christophe Marguin (président des Toques Blanches Lyonnaises). Gilles Goujon (L'Auberge du Vieux Puits à Fontjoncouse) l'a même mis sur sa coque de téléphone. Dernièrement, la ville de Lyon m'a acheté les droits pour un événement au Japon. Il y a aussi des cuisiniers du monde entier, de Suède, Norvège ou Singapour, qui m'envoient des mails et à qui je revends l'image pour un tirage personnel au sein de leur domicile. On a tout dit de ce tatouage : certains ont même prétendu que c'était une volaille de Bresse (rires) ! Par respect pour lui, j'ai décidé de lui donner la photo, de ne pas en faire commerce.

Pour le projet de livre Paul Bocuse : Le feu sacré aux éditions Glénat publié en 2005, j'allais prendre mon café trois fois par semaine dans son restaurant. A l'époque, j'habitais à Lyon et venait avec ma vieille bécane. On se retrouvait dans la petite pièce à l'arrière de l'établissement. Un lieu de vie entre les deux services quotidiens d'autant que le restaurant est ouvert toute l'année. On y buvait un coup, on épluchait l’Équipe, le Progrès... A ma connaissance, ce genre de pièce n'existe que dans deux restaurants en France : chez Bocuse et chez Haeberlin en Alsace.

Ce travail, en plus de ma situation géographique, faisait que j'avais une intimité plus forte que les Parisiens de passage. Il avait confiance aussi, parce que je faisais différent. Ce n'est pas comme ces professionnels de la photo qui passaient une heure, le faisaient poser devant le passe et repartaient. Une fois, je l'ai même accompagné dans la Dombe, avec ses chiens, où il avait une chasse dotée d'un étang. Les photographes, il adorait les emmener dans la salle des fêtes de l'Abbaye voisine et y marcher avec eux. A un moment, il s’asseyait et ne bougeait plus. C'était sa manière de dire qu'il était en position et qu'il voulait être pris en photo. Il se mettait toujours au bon endroit. C'était difficile de rentrer dans l'univers de ce grand Monsieur de la cuisine.

Je n'étais pas impressionné par lui. Le seul truc qui m'embêtait était un problème technique à savoir qu'il bougeait beaucoup et qu'il fallait donc le suivre. A titre de comparaison, je suis toujours plus embêté avec les photos avec Alain Ducasse avec qui je suis moins à l'aise. Quand Paul Bocuse jouait le jeu, c'était parfait. C'était un vrai mannequin : il avait une force dans le regard, dans le geste. Pas besoin de lui demander de poser une seconde fois. Je retrouve ça chez l'animatrice culinaire Julie Andrieu par exemple. Elle transperce la télé, prend le cadre. Elle comme lui ont tous deux de la gueule quand c'est dans la boite. »

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Auteurs

Propos recueillis par Ezéchiel Zérah / ©Christophe Daguet 

Une réponse

  1. Expression tatoo

    Merci pour cet article et cet hommage à cet homme d’exception. J’ai déjà eu l’occasion de le rencontrer, mais c’est la première fois que je vois son tatouage qui je trouve est assez original

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