Pascal Migliore (ostréiculteur) : « La triploïde est une huitre 2.0, créée dans un laboratoire et dangereuse pour notre milieu naturel »

L’huître fait actuellement débat. Naturelle contre triploïde, voilà le sujet. Après les propos bien pesés de l’ostréiculteur Joël Dupuch sur Atabula, c’est au tour de Pascal Migliore de prendre...

L’huître fait actuellement débat. Naturelle contre triploïde, voilà le sujet. Après les propos bien pesés de l’ostréiculteur Joël Dupuch sur Atabula, c’est au tour de Pascal Migliore de prendre la parole. Installé sur l’étang de Thau (Occitanie), il travaille principalement l’huitre naturelle (et un petit peu de diploïde) et refuse toute surexploitation. Ses propos diffèrent sensiblement de ceux de Joël Dupuch et montrent qu’il n’est pas si facile que cela de garantir une juste information au consommateur.


Atabula - Pascal Migliore, vous avez réagi sur les réseaux sociaux à l’interview donnée par l’ostréiculteur Joël Dupuch sur Atabula. Qu’est-ce qui vous a fait réagir ?

Pascal Migliore – Dès le début de l’entretien, Joël Dupuch affirme que l’homme n’a pas créé l’huitre triploïde mais qu’elle est l’œuvre de la nature. Non, on ne peut pas dire cela. La triploïde est une création de laboratoire, à l’Ifremer en l’occurrence.

Certains spécialistes disent que la triploïde existent à l’état naturel ?

Peut-être qu’elle a existé à l’état naturel comme cela a déjà été écrit, mais c’était à une échelle infinitésimale. Sa création et son développement viennent d’une logique économique de laboratoire.

Quels sont les dangers de la triploïde ?

Je vois deux grands dangers. D’une part, certains confrères qui travaillent la triploïde se sont retrouvés avec des huitres laiteuses, donc avec une laitance stérile. Or cela devrait être impossible. Il s’agit donc d’un défaut dans l’élaboration de cette huitre, et cela n’est guère rassurant. Ensuite, et je crois que c’est le plus grand danger, c’est le risque de voir la tétraploïde atterrir dans le milieu naturel.

La tétraploïde, qu’est-ce ?

Il s’agit d’une sorte de super géniteur, également créé par l’Ifremer, qui permet de mettre au point la triploïde. Si, par mégarde ou volontairement, il arrivait dans la nature, alors nous nous retrouverions avec des triploïdes dans le milieu naturel et ce serait une véritable catastrophe.

Huitre de chez Pascal Migliore

Où peut-on trouver ce super géniteur aujourd’hui ?

Justement, on ne sait pas trop. Depuis 2015, le brevet de l’Ifremer relatif à l’exclusivité de fabrication des triploïdes a échu. Cela veut donc dire que n’importe quel écloseur peut en posséder. Ce n’est pas rassurant du tout pour les ostréiculteurs qui travaillent l’huitre naturelle. Le danger est réel.

En 2015, le brevet de l’Ifremer d’exclusivité de fabrication du super géniteur est échu. Dans les mois qui ont suivi, le sénateur Joël Labbé est intervenu pour demander une meilleure traçabilité des huitres. Or, 60% de la profession ne signe pas la proposition d’étiquetage des huitres nées en mer. La profession ne marcherait-elle pas sur la tête ?

La profession ne veut pas trop parler de tout ça… C’est un sujet tabou. Nous sommes très peu à travailler de façon artisanale, en naturel et avec un faible rendement. La question de l’étiquetage reste délicate…

Alors même que vous travaillez en « naturel » et que vous auriez tout intérêt à une législation en faveur de l’étiquetage, il y a comme une réticence chez vous à la revendiquer. Pourquoi ?

Le monde de l’ostréiculture est un monde particulier… Les collègues ne souhaitent pas trop que ce débat devienne public. Le rapport de force entre les uns et les autres n’est pas toujours amical. Si le sujet prend de l’ampleur, les tensions ne feront qu’augmenter.

Y aurait-il des pressions ?

Il y a probablement du lobbying en faveur d’un certain silence sur l’origine des huitres, mais il ne vient pas des producteurs. Si un tel lobbying devait exister, il viendrait de l’Ifremer et des écloseries.

Quelle est la proportion huitre naturelle-triploïde aujourd’hui en France ?

En 2010, il y avait entre 60 et 70% d’huitres triploïdes en France. Depuis quelques années, nous sommes plutôt dans un équilibre à 50%. Récemment, le taux de mortalité des triploïdes a augmenté et celui des naissains naturels a baissé. Du coup, il est moins cher de produire de la naturelle que de la triploïde.

Il serait plus intéressant économiquement de produire des huitres naturelles ?

Non car il faut cinq ans à l’huitre naturelle pour être vendue, seulement trois pour la triploïde. Cette dernière est une huitre version 2.0, plus techno, qui, normalement, ne bouge pas, indifférente aux variations climatiques. Elle est gustativement stable alors que l’huitre naturelle va voir son goût évoluer en fonction des aléas climatiques.

Sur le goût, justement, peut-on reconnaître une triploïde d’une huitre naturelle ?

Il est évident que si vous faites une dégustation à l’aveugle avec des huitres naturelles et triploïdes, provenant de régions différentes, il sera très complexe, voire impossible, de les reconnaitre. Mais si vous comparez les deux types d’huitres issues d’un même bassin, là, ce sera plus facile. Ensuite, il y a la question de la saison. L’été, avec la laitance, reconnaître l’huitre naturelle est plus aisée que l’hiver où les deux produits auront tendance à se ressembler. Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’huitre naturelle est liée à un environnement naturel. Objectivement, elle sera parfois moins bonne que la triploïde, parfois meilleure ; mais, au moins, elle est authentique car rattachée à un environnement naturel.

Joël Dupuch assure que le consommateur sait s’il mange une huitre naturelle ou triploïde. Êtes-vous d’accord ?

Oui, non… Je ne suis pas certain que le consommateur le sache toujours. En revanche, je crois que le consommateur apprécie l’authenticité de l’huitre naturelle. Il faut le faire savoir, d’une façon ou d’une autre.

À lire également

Joël Dupuch (ostréiculteur) : « Les consommateurs habitués à consommer des huîtres savent qu’ils consomment des huîtres triploïdes ou des diploïdes »

Catherine Flohic : « L’huître triploïde a un goût séduisant mais sa production est néfaste »

Joffrey Dubault et ses huitres aromatisées : « En France, je sais que 80 % des gens sont défavorables à notre projet »

Auteur

Propos recueillis par Franck Pinay-Rabaroust / © Pascal Migliore

Pas encore de commentaire

Laisser un commentaire

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.