« Vallée mondiale de la gastronomie » : guéguerre politique de Dijon à Valence

En avril 2016, l’idée d’une « Vallée mondiale de la gastronomie » s’étendant de Dijon à Marseille a été lancée par la région Rhône-Alpes-Auvergne. Une grande soirée de lancement est déjà...

En avril 2016, l’idée d’une « Vallée mondiale de la gastronomie » s’étendant de Dijon à Marseille a été lancée par la région Rhône-Alpes-Auvergne. Une grande soirée de lancement est déjà prévue pour septembre 2019. Sauf que, derrière la grandeur des mots, il y la faiblesse du projet. Deux ans après son annonce, le flou règne encore à tous les étages. La belle Vallée mondiale sonne étonnamment creux.


« Nous allons recréer l’itinéraire mythique de la Nationale 7 pour les touristes d’aujourd’hui qui veulent connaître les terroirs et les gens qui les fabriquent ». Ce 11 mai 2016, Nicolas Daragon, maire Les Républicains (LR) de Valence (Drôme) et ex-professionnel du tourisme, passe sur les ondes d’Europe 1. La radio du groupe Lagardère l’interroge alors sur son projet phare, celui d’une Vallée mondiale de la gastronomie qui s’étendrait de Dijon à Avignon. « C’est un concept marketing qui s’appuie sur des réalités très fortes », relate ce proche de Laurent Wauquiez alors tout fraîchement désigné vice-président de la Région Rhône-Alpes-Auvergne chargé du tourisme. « Un concept marketing » donc. Des bons mots de communicants pour une Vallée qui ne sait pas trop comment s’y prendre pour exister. Ah mais oui, notre homme assure que son « marketing » s’appuie sur des réalités. Voilà qui est presque rassurant. Ces « réalités » désigneraient tous les projets autour de la gastronomie et de l’œnologie en cours d’élaboration sur cet axe. Entre autres, les Cités internationales de la gastronomie de Dijon et de Lyon ou le Carré du Palais d’Avignon. « Mon souhait est de travailler avec les vice-présidents chargés du tourisme de Bourgogne et de Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) pour mettre en place une stratégie dès l’ouverture des cités de la gastronomie », poursuit Nicolas Daragon. Le maire valentinois met en avant un contexte économique favorable – la gastronomie étant « le deuxième poste de dépenses pour les vacanciers » – et rappelle que le projet pourra s’appuyer sur la reconnaissance du repas gastronomique français par l’Unesco. Pour constituer le budget initial estimé à 19 millions d’euros, la région Rhône-Alpes, la ville et la métropole de Lyon sont prêtes à verser chacune deux millions d’euros. Les 13 millions restants sont censés être financés par des « grands mécènes privés ». À ce jour, seul Valrhona (dont le siège est à 20 kilomètres au nord de Valence) s’est montré prêt à soutenir l’initiative. Pas de quoi déboucher le champagne !

Un projet sans ligne directrice

Du côté des politiques, il n’y a que l’idée de faire un « truc » autour de la gastronomie qui séduit tout le monde. Le 21 septembre 2017, le projet de création de la Vallée de la gastronomie est présenté en assemblée plénière du Conseil régional Rhône-Alpes-Auvergne. L’idée semble faire consensus, mais certains élus estiment que le projet manque de transparence, tant sur le plan de son financement que de sa mise en œuvre. Pour Bernard Chaverot (Parti Radical de Gauche), « les pistes ne font pas un projet ». Florence Cerbaï est sur la même longueur d’onde. « C’est une bonne idée, mais on peut en faire tout et n’importe quoi », juge l’élue écologiste qui réclame davantage de précision et de critères. « Est-ce qu’un restaurant qui sert du surgelé va pouvoir obtenir le label ‘Vallée mondiale de la gastronomie’ », s’interroge l’Ardéchoise, prônant la valorisation des producteurs en vente directe et des produits bio. « Vous avez bien compris que l’on est sur un projet qui met en cohérence trois régions, donc l’objectif est juste de servir de détonateur, on ne va pas commencer à fixer dans le détail ce qu’est notre plan de travail », justifie alors le bouillonnant président de région Laurent Wauquiez. Réponse qui fait bondir la sénatrice communiste de la Loire, Cécile Cukierman : « La problématique de la gastronomie et de l’œnotourisme dans notre région, et au-delà dans l’ensemble des régions concernées, nécessiterait tout de même que l’on ait régulièrement en amont un échange sur les grandes orientations et les dépenses qu’elles pourraient engendrer au vu des intérêts pour notre collectivité régionale ». Laurent Wauquiez étonne, détonne même, mais ne rassure guère.

Une coopération interrégionale en pointillés

Des réserves sur le projet, il y en a donc à tous les niveaux. Ce qui n’empêche pas d’assurer qu’il existe aujourd’hui un comité de pilotage inter-régional. Quand on pose la question de sa composition, quelques noms ressortent mais il manque encore des représentants des différentes régions concernées. En plus des régions Bourgogne-Franche-Comté et PACA, l’Occitanie est désormais censée être partie prenante de la future Vallée mondiale, qui devrait s’étendre jusqu’à Marseille et plus seulement jusqu’à Avignon. Aucune information ne filtre quant à la participation ou non de PACA et Occitanie. En Bourgogne-Franche-Comté, le projet ne semble pas avoir totalement convaincu pour le moment. « Il faut qu’on ait quelqu’un de la municipalité de Dijon dans le comité de pilotage », reconnaît Nadège Riotte, chargée de mission de Nicolas Daragon. Elle précise qu’un « grand travail de diplomatie » a été mené par Patrick Ayache, homologue de Nicolas Daragon au Conseil régional Bourgogne-Franche-Comté pour « inciter à dépasser les conflits politiques ». « La Cité internationale de la gastronomie fera partie du dispositif », assure pour sa part Philippe Lancelle, directeur du tourisme de la même région, qui renvoie la balle à Rhône-Alpes-Auvergne pour toute information précise sur la mise en œuvre du projet. Difficile à croire lorsqu’on connaît les tensions entre la MFPCA (Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires) et Nicolas Daragon. L’initiateur de la « Vallée mondiale » s’est en effet vu refuser le label de « Cité de la gastronomie » pour Valence. Et ça, les politiques détestent, surtout pour un ex du secteur du tourisme qui sait très bien qu’un tel label aurait été porteur pour son territoire. Et son image. Tant et si bien que certains se demandent si ce projet ambitieux ne serait pas un moyen pour l’intéressé d’obtenir par des moyens détournés ce qu’il n’a pas pu obtenir de la MFPCA.

Aucune conclusion n’a été rendue et la Vallée mondiale semble aussi prétentieuse que vide dans son contenu.

C’est du moins l’avis de Stéphane Heyraud, conseiller régional socialiste de la Loire : « Non content d’accuser un refus de voir décerner à sa commune le titre de Cité de la gastronomie par la MFPCA, vous décidez, à côté de cette marque pourtant déjà déposée à l’INPI, de créer la vôtre, non plus la Cité internationale mais la Vallée ‘mondiale’, rien que ça, de la gastronomie, Vallée mondiale qui s’étendrait de Dijon à Marseille », avait chargé l’élu avec force ironie lors de l’assemblée plénière du 21 septembre 2017, provoquant l’ire du maire de Valence. Pour contrer cet argument, Nicolas Daragon avait alors rappelé un article du Canard Enchaîné qui, en janvier 2017, mettant le doigt sur le manque de transparence patent de l’organisme en question. Selon le journal satirique, la MFPCA se serait « autoproclamée sans aucun mandat officiel gardienne du rituel hexagonal de la bonne bouffe ». Il n’en reste pas moins que ces chamailleries entre élus ne donnent aucun élément concret sur la mise en œuvre de la « Vallée mondiale de la gastronomie ». Jean-Luc Monteiller (vice-président gastronomie et œnologie du Centre Régional du Tourisme Auvergne-Rhônes- Alpes), Hervé Fleury (président d’honneur de l’institut Paul Bocuse), Valrhona, David Sinapian (président du groupe Pic et des Grandes Tables du Monde) et Philippe Lancelle (directeur du tourisme à la région Bourgogne) sont les seuls membres jusqu’alors dévoilés du comité de pilotage du projet. Le 2 juillet 2018 aura lieu la deuxième réunion du comité qui « devrait » se dérouler à Dijon selon la chargée de mission Nadège Riotte. Un « marché d’étude » financé par la région Rhône-Alpes-Auvergne pour poser les grandes lignes d’action du projet serait en cours. Aucune conclusion n’a été rendue et la Vallée mondiale semble aussi prétentieuse que vide dans son contenu. Mais qu’importe : une grande soirée de lancement de la « Vallée mondiale » présidé par Laurent Wauquiez est déjà prévue pour septembre 2019. Faudrait-il s’inquiéter ? Mais non, rappelez-vous : la Vallée n’est qu’un « concept marketing »…

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En savoir plus → Le rapport assassin du Conseil économique social et environnemental (CESER) de la région Bourgogne-Franche-Comté

« Au regard des éléments présentés, le CESER se demande si le choix de la Région de s’investir dans [la Vallée mondiale de la gastronomie] est réellement stratégique et si le Conseil régional n’est pas une simple tirelire. Ainsi, malgré la participation financière importante du Conseil régional, le CESER s’interroge sur l’absence d’implication de la région dans la gouvernance de ce pôle culturel. Le choix de la structure associative pour porter l’investissement et les retombées économiques attendues ne sont pas explicités, quantifiés et argumentés dans le rapport. » (extrait du Rapport 2-5 – Avis sur la Construction du pôle culturel de la cité de la gastronomie et du vin à Dijon, publié le mardi 14 novembre 2017)

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En savoir plus → L’ambition gastronomique contrariée de Valence

Fin connaisseur du monde du tourisme et conscient d’avoir un bel écrin gastronomique entre les mains avec l’historique Maison Pic (Valence), la Cité du Chocolat (Tain-l’Hermitage) et le festival Valence en gastronomie, Nicolas Daragon rêve depuis qu’il a été élu maire en 2014 de faire de Valence et ses environs une véritable « cité de la gastronomie ». C’est son compter sur la réticence du MFPCA (Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires), l’organisme chargé d’attribuer cette distinction. « On a pourtant déposé un dossier extrêmement exhaustif, en ayant audité un maximum de partenaires », explique David Sinapian, directeur du groupe Pic et de l’association des Grandes Tables du Monde. Le mari de la cheffe trois étoiles Anne-Sophie Pic réfute l’idée selon laquelle la proximité de Lyon, qui a pour sa part obtenu le label en question, expliquerait les réticences du MFPCA. « Régis Marcon, mon homologue pour le projet de Lyon, était d’accord pour qu’on se partage les thématiques, dans une logique de complémentarité », assure-t-il. « Je me dis que le projet gêne peut-être et me questionne un peu… Puisque les villes déjà labellisées qui appartiennent à l’association sont aussi celles qui décernent ou non le label ! Alors à force, oui, on peut se questionner aussi sur la création d’un label un peu moins fermé », avait maugréé Nicolas Daragon dans les colonnes du Dauphiné Libéré en 2016. Faut-il voir en filigrane de cette dernière remarque la date de naissance du projet de « Vallée mondiale » dans le but de réparer l’affront voire de concurrencer le MFPCA ? « Je veux insister sur le fait que ce n’est pas une réaction à l’inertie de la MFPCA », tempère avec diplomatie David Sinapian. « Notre projet de promotion de la gastronomie à Valence verra le jour qu’il y ait ou pas la vallée mondiale », conclut-il. Il n’en reste pas moins qu’à peine nommé vice-président de la région Rhône-Alpes chargé du tourisme, le 28 avril 2016, Nicolas Daragon s’est empressé de communiquer sur son projet de Vallée mondiale, au cœur de laquelle il imagine Lyon… et Valence.

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En savoir plus Les dates clés de la « Vallée mondiale de la gastronomie »

28 avril 2016 : Nicolas Daragon, maire de Valence (Drôme), devient vice-président de la région Rhône-Alpes-Auvergne en charge du tourisme, le même jour une dépêche AFP annonce le projet de « Vallée mondiale de la gastronomie »

mai 2016 : dans une interview au Bien Public, l’adjoint au maire de Dijon chargé de la Cité de la gastronomie et du vin, François Deseille, communique sur son opposition au projet / voir l’article

29 septembre 2017 : en assemblée plénière, le conseil régional Rhônes-Alpes-Auvergne acte le lancement du projet, les amendements de l’opposition sont rejetés

26 novembre 2017 : dans une interview au Dauphiné Libéré, Nicolas Daragon pointe le manque de transparence du MFPCA, qui refuse de donner à Valence le label de « Cité de la gastronomie ». Il admet avoir du mal à joindre les mairies de Lyon et Dijon pour les convaincre de prendre part à la future « Vallée de la gastronomie »

21 février 2018 : premier copilotage interrégional 

2 juillet 2018 : deuxième copilotage prévu qui « devrait » se dérouler à Dijon

Septembre 2019 : grande soirée de lancement de la « vallée mondiale de la gastronomie » présidée par Laurent Wauquiez

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Auteurs → Louis Jeudi / © Thomas Reimer-FPR

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