Comment Pierre et Valérie Hermé sont devenus les meilleurs ambassadeurs de la gastronomie corse

La première dirige depuis plus de 10 ans le festival gastronomique Art'è Gustu situé dans la plaine orientale corse. Le second est le pâtissier français le plus célèbre de...

La première dirige depuis plus de 10 ans le festival gastronomique Art'è Gustu situé dans la plaine orientale corse. Le second est le pâtissier français le plus célèbre de la planète. Ils se sont rencontrés en avril 2013, se sont mariés à l'été 2017. Mais Pierre et Valérie Hermé ne sont pas uniquement un duo amoureux : ils sont également les infatigables promoteurs du  travail des artisans, producteurs et chefs de l'île de Beauté. 

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Lorsqu'on l'avait croisée à New York à l'occasion de la cérémonie annuelle du 50 Best, elle avait semblé distante. C'était il y a deux ans, elle n'était pas encore passée devant l'autel. Vendredi 27 avril 2018, c'est une toute autre femme que l'on découvre à Aléria (Haute-Corse) à la veille du festival Art'è Gustu qu'elle pilote depuis une décennie. Taille de guêpe, chignon rapidement noué, jean gris délavé et Stan Smith aux pieds, Valérie Hermé quadrille l'école maternelle et primaire de ce village de 2 500 habitants situé au cœur de la plaine orientale de l'île. Quand on lui demande comment elle va, elle dégaine : «  C'est l'enfer. Ça ira mieux lundi ! ». Ne croyez pourtant pas qu'elle se plaint. Non, cette native de Balagne est simplement aussi volubile que son époux est discret. Un vrai personnage de théâtre. Avec son accent chantant, elle donne du « ma chérie ! » par-ci, du « comment tu vas Simone ? » par là, se fait entremetteuse en forçant les rencontres, s'inquiète si tel invité a cassé la croûte, a toujours un mot affectueux pour l'un des bénévoles du festival, lance des consignes fermes enrobées de douceur, claque des bises tous les trois pas. Aussi reine soit-elle ici, Valérie Hermé se veut accessible et mouille la chemise. Avec son bagout, son humour et son énergie, difficile de ne pas tomber sous le charme... Elle le sait et en use généreusement. C'est que les relations humaines, elle connaît. Douze ans qu'elle est l'adjointe au maire de la commune, en charge des affaires sociales et scolaires. « C'est un peu comme ma maison ici » indique l'ancienne prof de lycée en sciences sanitaires et sociales, en désignant l'établissement de 3 000 m2.

Désormais solidement implanté à Aléria, Art'è Gustu est pourtant né en 2004 à une quarantaine de kilomètres au nord. « Ce sont des étudiants en master agroalimentaire de l'université de Corte qui sont à l'origine du projet. Il s'est d'abord tenu là-bas puis deux profs de la fac - des amis - qui cherchaient à l'inscrire davantage dans le terroir m'ont contactée. En 2009, Aléria a accueilli Art'è Gustu pour la première fois. Je leur ai dit qu'il fallait faire venir des chefs pour développer le festival. Eux m'ont répondu qu'ils n'étaient qu'enseignants-chercheurs, que ce n'était pas leur métier. J'ai donc repris le bébé, déposé le nom et créé l'association. Ils font toujours partie du conseil d'administration » explique-t-elle. De passage en Corse pour un tour gastronomique dans le cadre de l'émission Le chef en France sur M6, Cyril Lignac est de la partie pendant l'édition 2011. Mais le premier véritable parrain est la figure historique de la bistronomie Yves Camdeborde, contacté par mail au culot pour l'édition 2012.

En amont du millésime 2013, voyant que son amie « pédalait dans la semoule » comme Valérie Hermé (née Franceschi) aime à le raconter elle-même, le confiseur Marcel Santini lui propose de solliciter Pierre Hermé, avec lequel il travaille de longue date. Le « Picasso de la pâtisserie » finit par dire banco et la patronne du festival se retrouve à échanger avec les assistantes et collaborateurs du maître. Sur place, c'est le coup de foudre. « Depuis, on ne s'est plus jamais quittés » conclut Valérie Hermé, qui précise ne pas être pas salariée de l'entreprise, qu'elle appelle par son diminutif « maison PHP » (Pierre Hermé Paris), mais accompagne aujourd'hui sa moitié lors de ses nombreux déplacements. Déjà référence régionale, Art'è Gustu prend du galon entre la poigne de la première et le réseau et la notoriété du second. De 3 000 la première année, les visiteurs étaient près de 18 000 (80% de Corses) il y a quelques jours à avoir dépensé trois euros pour découvrir ces « rencontres du goût et des savoirs-faire » comme l'annonce la brochure. Jean-François Piège, Hélène Darroze, Frédéric Anton, Philippe Conticini, Christian Le Squer, Anne-Sophie Pic, Christophe Michalak... : Pierre Hermé a ouvert son carnet d'adresses, faisant se succéder les parrains prestigieux. Parmi les bénévoles, 15 sont d'ailleurs issus de l'écurie Hermé. Chose qu'il ne fait jamais, le pâtissier alsacien accepte également de vendre ses macarons en dehors de ses boutiques à travers un « bar à gourmandises » installé dans l'un des espaces couverts d'Art'è Gustu. Avec l'aura qui entoure désormais ce dernier, Valérie Hermé nourrit-elle d'autres ambitions politiques ? « J'aurais adoré avoir un mandat européen » confie-t-elle. Le Palais Bourbon ? «  Je n'ai pas l'assise électorale ».

Fort d'un budget de plusieurs centaines de milliers d'euros (« ça ne rapporte rien, nous ne sommes pas là pour gagner de l'argent » précise Valérie Hermé) dont 20 000 accordés par la municipalité d'Aléria, Art'è Gustu se définit comme le seul véritable festival culinaire de la Corse, à rebours d’événements tels que la foire au fromage du canton de Venaco ou du salon du chocolat de Bastia. Parmi les sponsors figurent la compagnie Air France, les vestes Bragard, le champagne Laurent-Perrier, la bière locale Pietra (qui a imaginé une boisson exclusive à base de cédrat pour l'édition 2018), la manufacture Mauviel ou encore le couverturier Valrhona. Une chargée de mission travaille à l'année sur la manifestation, aidée par 80 bénévoles pendant le temps fort de deux jours. Tous les mois, un comité de sélection restreint (Pierre et Valérie Hermé, un enseignant en lycée hôtelier, le chef du restaurant La Citadelle à Bastia ainsi que deux bénévoles) se réunit pour étudier l'offre des artisans et producteurs du territoire. Ils étaient 97 sur Art'è Gustu cette année dont l'huile d'olive d'Anne Amalric (domaine Marquilani), les confitures et chutneys de Christophe Gueguen-Marcantoni et Aurélie Orsoni (Anatra), les agrumes confits de Marcel et Alexia Santini (confiserie St Sylvestre), les sels aromatisés de Julien Leccia (Atelier Corse)...

Pour 2019, Valérie Hermé esquisse déjà un thème : veau et noisettes. À moins que ne ce soit muscat du Cap Corse et pomelo ou encore les produits de la mer. « On est une île quand même... » lance-t-elle. Approchée par d'autres villes de Corse pour déplacer son événement, elle dit pouvoir attirer sans mal 30 000 ou 40 000 visiteurs si Art'è Gustu se tenait à Bastia par exemple. Et au-delà ? « Je ne me vois pas le déplacer à Paris. J'aurais envie de développer Art'è Gustu mais je ne sais pas de quelle manière ». La deuxième adjointe de la mairie indique avoir été contactée par l'ambassade de France en Bulgarie. Bientôt des bébés Art'è Gustu ? Pas si sûr... Car dans le même temps, elle tient à conserver cette ambiance chaleureuse et amicale qui plaît tant aux cuisiniers et pâtissiers. La veille du jour J à la fin du mois d'avril, le couple Hermé recevait ainsi partenaires, journalistes et amis dans leur villa d'Aléria qu'ils louent à l'année (Madame revenant en moyenne tous les 15 jours dans son bastion) autour de superbes saucisses de figatellu fournies et grillées en direct par l’éleveur et charcutier Félix Torre.

« La Corse a un effet magique sur Pierre Hermé. Elle parvient à rendre ce grand taiseux quasi-lyrique ». C'est par ces mots que commençait un article de l'Obs publié en 2017. Qui a vu le « meilleur pâtissier du monde » sur Art'è Gustu en tirera conclusion similaire : jamais en effet on n'avait vu Pierre Hermé plus détendu et disert. Mais le natif de Colmar ne se contente pas de se bonifier avec la Corse, il la promeut sans cesse. Lui qui passait déjà ses vacances du côté de la pointe sud de l'île sur les conseils de son ami Olivier Baussan, fondateur de l'enseigne L'Occitane, distille aujourd'hui à longueur d'interviews ses coups de cœur (la cave de Nicolas Stromboni à Ajaccio, la glace au chocolat de Madagascar de François Rocca Serra, l'épicerie Chez Lucette et la boulangerie L'Ortulinu à Bonifacio...), invite la crème de la profession pâtissière et chocolatière (Frédéric Cassel, Arnaud Larhere, Laurent Duchêne et Claire Damon et Reynald Petit) à venir visiter le conservatoire d'agrumes de l'INRA à San-Giuliano, imagine des macarons en hommage aux produits du territoire (le « Jardin en corse » à base de crème à la népita, le "Jardin de Valérie" comprenant huile essentielle d'immortelle et cédrat confit), valorise l'herbe à baron, version plus subtile du thym qu'il associe notamment au chocolat, collabore avec le parfumeur corse Marc-Antoine Corticchiato (marque Parfum d'Empire), imagine un savon à la rhubarbe et au pamplemousse local... Qu'on se le dise : il y a désormais deux Corses chez les Hermé.

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Auteurs → Ezéchiel Zérah / ©Laurent Fau

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