Coup de gueule contre la cuisine « pince à épiler »

Non, bien sûr, le cuisinier ne sauve pas des vies et n’opère pas à cœur ouvert. « Nous ne faisons que cuisiner », assurent de nombreux chefs face caméra, la spatule à la main. Et la pince de cuisine, « façon pince à épiler », dans la poche avant de la veste (ou sur le bras, c’est selon). Car s’il ne sauve pas des vies, le chef cathodique se rêve chirurgien (ou « esthéticienne »…). De la précision avant toute chose dans l’assiette : la lilliputienne feuille verte à gauche, la minuscule fleur rose à droite, c’est gustativement à la limite de l’imperceptible, mais qu’importe puisque c’est beau.

Mon œil ! Nous sommes ici dans l’infra bouchée mais dans le supra débouché visuel ; dans l’infra grammage mais dans le supra instagrammable. Une grande partie des chefs esthéticiens ont fait leur choix : la pince à épiler a mis la pile à la trop généreuse et imprécise grande cuillère. Ainsi, l’estomac libéré de toute velléité calorique, la blogueuse culinaire anorexique (pardon pour cette caricature…) n’aura qu’à penser au poids de sa photo sur les réseaux sociaux. Telle est la magie de cette cuisine « pince à épiler » : précise et légère, miniaturisable à l’envi, elle se consomme à l’œil, prête à l’emploi. Dans l’assiette, pas un poil ne dépasse : une épilation « culinaire » intégrale visuellement excitante, moulée bien comme il faut. Mais pas sans douleurs ni questionnements.

Est-ce encore de la cuisine ? Est-ce déjà de l’art ? Est-ce bon ? Est-ce pérenne ? Chef, chirurgien de l’assiette et artiste, tel est le statut forcé du cuisinier « moderne ». À la défunte cuisine fusion, il a préféré le métier fusion, un grand tout-en-un qui néglige pourtant souvent l’essentiel : la convivialité, le goût, voire l’identité même du client du restaurant. Sans relancer le débat autour du menu unique (ou surprise, ou carte blanche) et l’absence de choix pour le client, ce dernier est de plus en plus considéré comme un spectateur qui vient en prendre plein la « gueule » (au sens de « visage » et non seulement de la « bouche ») : le chef montre et démontre, il parle autant qu’il cuisine ; il exprime son identité avec ses assiettes. Avec la pince à épiler – élevée au rang d’objet iconique -, il est entré dans l’artification culinaire. Au client, il n’est donc plus demandé si c’était bon (trop basique, trop évident !), mais s’il a aimé (l’expérience ?), s’il a apprécié (la démonstration ?), si cela lui a plu (la prestation artistique ?).

Symptôme ou le mal lui-même, la cuisine « pince à épiler » incarne une déviance profonde de la cuisine contemporaine. Heureusement, les tendances « lourdes » laissent à penser que la convivialité est de retour, que la vraie cuisine généreuse a de beaux jours devant elle. C’est en donnant à manger – et pas seulement à voir – que les cuisiniers sauveront des vies.

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Sur le même sujet → Le coup de gueule de Pierre Jancou contre les chefs-jardiniers

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Auteur → Franck Pinay-Rabaroust / © FPR

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