Joël Robuchon et Atabula : je t’aime, moi non plus

Joël Robuchon est mort lundi 6 août. En quelques minutes, les réseaux sociaux se sont gorgés de photos du chef ; la dépêche AFP a été reprise par toute...
JOEL ROBUCHON

Joël Robuchon est mort lundi 6 août. En quelques minutes, les réseaux sociaux se sont gorgés de photos du chef ; la dépêche AFP a été reprise par toute la presse presque aussi rapidement. Le même parcours, les mêmes « grandes dates », les mêmes mots ont inondé les écrans. Pour éviter les redites, et privilégier la singularité du propos, nous avons souhaité revenir sur l’histoire tumultueuse entre le chef multiétoilé et le média Atabula. Récit d’une relation à la « je t’aime, moi non plus ».

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Pendant des années, Atabula n’a parlé qu’incidemment de Joël Robuchon. Nul entretien, nulle rencontre, aucun article de fond sur l’un des plus grands chefs français. Personne n’est parfait, loin de là : l’oubli était presque coupable. L’homme nous semblait intouchable, insondable, déjà dans son ciel multi-étoilé, à sillonner le monde pour cultiver son savoir-faire culinaire.

La rencontre entre Joël Robuchon et nous s’est finalement déroulée dans un contexte explosif. En 2014, Atabula lève le voile sur les violences en cuisine. Un sujet aussi chaud que tabou. Il prend forme dans les cuisines parisiennes du Pré Catelan, mais il rebondit quelques semaines plus tard du côté de Bordeaux, à la Grande Maison de Bernard Magrez, époque Robuchon. Les langues se délient et Atabula enchainent les articles sur le sujet ; Robuchon est cité à plusieurs reprises. Aussi discret que tatillon sur son image, le chef et ses proches réagissent. Au-delà des réactions publiques parfaitement orchestrées – Alain Ducasse et le communiqué de presse du Collège culinaire, Thierry Marx sur les plateaux de télévision et à la radio – et les conciliabules pour anéantir le pouvoir de nuisance du média, l’homme veut porter le débat devant les tribunaux. En quelques jours, plusieurs plaintes pour diffamations sont déposées. Suivront convocations et mises en examen. La crise est à son paroxysme. D’autant plus que, fou et téméraire, nous venons de décider à Atabula de lancer un sujet sur les liens entre les grands chefs et la franc-maçonnerie. Bien sûr, cela se sait rapidement. Joël Robuchon a lancé ses fins limiers pour tout savoir sur le rédacteur en chef d’Atabula. En peu de temps, il regroupe quelques informations (sans réel intérêt, déminons le sujet tout de suite…) et n’hésite pas à envoyer ses faibles trouvailles à des journalistes-amis et divers influenceurs, histoire d’entacher notre réputation de média indépendant. Certains mails, signés Joël Robuchon, arriveront jusque dans les boites mails… d’Atabula. Si les infos diffusées sont insignifiantes, il n’en demeure pas point que certaines étaient totalement privées, inconnues de tous ou presque. Cela nous montre que la machine Robuchon est taillée pour la guerre de l’information. Quelques jours après l’envoi des premiers mails, et probablement en lien avec le début de l’enquête sur la franc-maçonnerie, le journaliste en charge du sujet reçoit un coup de téléphone de Marc de Champérard, déjà contacté par ledit journaliste pour l’enquête ; lequel lui fait comprendre qu’il a été mis sur écoute. La guerre de l’information est plus violente encore que ce que l’on pensait. D’où vient cette mise sur écoute ? Qui a eu les moyens de mettre en place une telle opération ? Cela reste un mystère. Reste l’intime conviction et le contexte. Chez Atabula, aucune panique mais nous sentons le vent du boulet. Quasiment un an après le début de la polémique, le 1er avril 2015, nous publions un édito qui commence ainsi : « Face aux très fortes pressions et la volonté de certains acteurs de nuire à la réputation et à la viabilité du média, le site d’information et d’opinion Atabula va cesser ses publications très prochainement. Un article qui provoque une onde de choc. Mails et messages privés sur les réseaux sociaux pleuvent, de nombreux médias nous contactent dans les minutes qui suivent pour comprendre notre décision qui était en réalité… un poisson d’avril.

Atabula n’est pas mort, loin de là. Bravache et un rien provocateur, nous décidons de bloquer une table à la Grande Maison où officie Tomonori Danzaki, sous l’autorité de Joël Robuchon. Nom d’emprunt, numéro de téléphone d’un cousin, mail anonyme, la traçabilité est impossible. Le pitch est clair : si nous apprécions notre déjeuner, nous l’écrirons, noir sur blanc. Si tel n’est pas le cas, nous n’en piperons pas un mot. Sauf à vouloir faire croire que la rédaction était anti-robuchonienne par principe, ce qui n’a jamais été le cas. Le repas démarre tranquillement jusqu’au moment où… Joël Robuchon débarque. L’homme fait son tour de salle, passe de table en table, sourire de circonstance et selfie de rigueur. Puis le chef arrive à notre table, avec encore le sourire bien accroché. Face à nous, le chef fronce le sourcil et lance un « Nous nous connaissons, mais je ne sais pas d’où. » Lorsqu’il entend notre nom, l’homme est réellement déstabilisé. Il prend appui sur notre table. « Mais pourquoi m’en voulez-vous autant ? » est sa première phrase. Un début d’échanges se fait mais les assiettes arrivent. Place au plat. Quelques minutes plus tard, il revient : « Ah, vous ne vous attendiez pas à me voir ici » sourit-il. Après le premier choc, place à l’humour et à une certaine légèreté. Joël Robuchon reviendra plusieurs fois à notre table avec, à chaque fois, une petite phrase : « Alors, on ne mange pas si mal chez Joël Robuchon ? » ou, à l’adresse de son directeur de salle : « Eux, vous ne me les empoisonnez pas.. ». Le climat se fait bon enfant, les assiettes défilent. Vers la fin du repas, il revient et propose de se voir dans un salon particulier. Histoire d’aplanir les différends. Nous acceptons.

Acte un, scène deux. La scène est digne d’un film de gangsters américains en cinémascope. Face à face, champ-contrechamp. Le chef est assis. Derrière lui, deux de ses plus proches collaborateurs restent debout et ne me quittent pas des yeux. Au cas où, peut-être, nous n’aurions pas laissé nos revolvers au vestiaire. Dans un salon aux murs recouverts d’un violent violet, la discussion démarre.  Bien sûr, il n’y a que nous. Après les « pourquoi » des articles cinglants sur lui, Joël Robuchon en vient rapidement au « comment » régler tout cela. Personne n’a réellement envie que les procédures judiciaires déjà lancées aillent au bout. Après une heure de logomachie, un accord de principe est évoqué. Serrage de mimines les yeux dans les yeux et addition réglée, nous repartons de la Grande Maison avec le sentiment que ce repas n’a pas été inutile. Le ciel, aussi sombre que la veste de Joël Robuchon, vient de s’éclaircir d’un coup d’un seul. Retour à Paris. Dans les jours qui suivent, contact est pris avec un conseiller de l’ombre. Un accord est passé entre les deux parties, un document est signé. Fin de l’acte un.

Des conflits naissent parfois de belles histoires. Il en fut ainsi avec Joël Robuchon. Lors d’un déjeuner au Park Hyatt, sous l’œil amusé du chef Jean-François Rouquette, nos échanges furent cordiaux, libres et francs. Le Poitevin n’hésita pas à nous raconter ses coups de téléphone pour que les partenaires commerciaux d’Atabula fassent marche arrière. La volonté était claire : asphyxier le média. Il n’a pas été le seul à souhaiter la mort d’Atabula. Un média professionnel qui titille (voire plus…) les professionnels, ça dérange. Le milieu conservateur des chefs n’était pas prêt à ça. Mais les temps ont changé, à tous les niveaux. Avec Joël Robuchon, les échanges furent ensuite réguliers, il souhaitait même que nous intégrions le conseil scientifique de son institut de formation de Montmorillon. Lors du suicide du chef Benoit Violier, le 31 janvier 2016, c’est lui qui nous permet d’être les plus réactifs sur la toile pour annoncer la triste nouvelle. Le respect mutuel et une certaine admiration réciproque avaient remplacé la défiance et les coups bas.

Nous le savions malade depuis quelques temps, nous savions également qu’il avait vendu son groupe à un fonds d’investissement, mais nous ne pouvions nous douter que Joël Robuchon disparaitrait le 6 août 2018, en pleine torpeur estivale. Il avait 73 ans. Nous avions pour lui une estime à la hauteur de nos combats passés. Chef, je t’aime, moi non plus.

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Foods' Who → Joël Robuchon

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Auteur → Franck Pinay-Rabaroust / © DR

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