Vins d’auteurs pour vignobles d’altitude : l’AOP Luberon en pleine renaissance

De la jeunesse et de l'envie dans la bouteille

Dotés d’une appellation d’origine protégée (AOP) depuis 1988, les vins du Luberon entrent dans une nouvelle ère : celle du vin bien fait, hors coopératives à gros rendements et réalisé par de jeunes vignerons prometteurs. Vins d’auteurs pour vignoble d’altitude : l’AOP Luberon régale comme jamais.

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Entre les vins de Provence et les châteauneuf-du-pape, point de salut pour les amateurs de belles quilles ? Que nenni. Depuis quelques temps émerge, chez les cavistes, les restaurateurs parisiens et les tenants d’une bistronomie friande de « petits canons », une nouvelle destination dans la partie la plus méridionale de la vallée du Rhône. Celle du Lub(eu)ron – attention à la prononciation – dans le département du Vaucluse. Mieux connu pour son parc naturel régional, ses paysages « carte postale » et ses traditions fruitières, le Lubéron est en pleine mutation du côté de ses 3 408 hectares de vignes qui se baladent entre 200 et 450 d’altitude, vaut à présent le détour. Grâce à une nouvelle génération de vignerons, ses quilles prennent de la hauteur.

Le vigneron Fabien Chanavas dans ses vignes

Longtemps resté dans l’ombre de ses nobles voisins, le Luberon bénéficie depuis 1988 d’une appellation et a déjà connu plusieurs vagues successives d’installations : jusque dans les années 70, on y vendait des raisins issus de gros rendements destinés aux caves coopératives, fortement ancrées localement, 70% du vignoble y étant détenu par dix structures coopératives. Mais avec l’obtention de l’AOP, d’importants travaux de modernisation du vignoble sont réalisés, confortés par une première vague d’installations. Elle verra naître quelques grandes propriétés historiques comme les domaines de la Verrerie, de la Citadelle, de Mille ou de la Canorgue. Cette dynamique se poursuit dans les années 2000 avec plusieurs sorties de caves coopératives et des installations donnant lieu à un paysage de 56 caves particulières aujourd’hui, de 10 caves coopératives et un négociant historique, Marrenon assumant à lui seul une production de 166 000 hectolitres.

Le vigneron Julien Besson, Domaine de la Cavalière

Mais depuis 2010, les « néo » continuent d’affluer et les domaines confettis trouvent encore leur place dans cet eldorado, malgré un foncier difficile d’accès. « Le Lubéron, c’est une néo-appellation même si cela fait trente ans que ça dure », aime rappeler Romain Dol, vigneron au domaine Le Novi, pour exprimer ce bouillonnement à l’œuvre. Sauf que cette Nouvelle Vague dénote un peu des précédentes : la plupart des vignerons qui s’en revendiquent ont entre trente et quarante ans, s’essayent pour la plupart aux vins nature, ont recours au cheval de trait comme Fabien Chanavas du domaine du Petit Bonhomme, un micro-domaine d’un hectare qui signe ses premières vendanges cette année, offrant l’image très tendance d’un Lubéron qui s’extirperait de la masse pour produire des vins identitaires, des vins d’artisans. Et qui tapent dans le mille en trouvant leur public.

« On ne veut pas tomber dans un modèle industriel de gros volumes à l’instar des châteaux et des caves coopératives qui investissent certains marchés où l’on ne veut pas aller. On veut faire des vins que l’on estime être destinés à la bistronomie, aux plats canaille, au bien boire et au bien manger », justifie Laura Aillaud, vigneronne dont le premier millésime 2017 s’illustre par deux rouge (en Vins de France) sur la fraîcheur, la buvabilité et un AOP Lubéron élevé un an en barrique, la cuvée « Long courrier ». Tous sont en vins nature.

La vigneronne Laura Aillaud

A 40 ans, cette sommelière de métier est revenue en 2013 dans son Lubéron natal d’abord à « L’Epicurien » – la table bistronomique qu’a ouvert son mari Ludo à Aix-en-Provence -, avant de lâcher définitivement le tablier pour le sécateur, cet été. « Au restaurant, je suis passée d’une petite carte des vins à plus de 150 références principalement en vins nature et puis un jour je me suis dit : je ne veux plus vendre le vin, je veux le faire », confie-t-elle. Ce que fait Laura, en réalisant à partir de 2014 sa première vinification chez Jean-Christophe Comor au domaine des Terres Promises, un chantre des vins nature. Il lui faudra ensuite deux ans pour assumer son changement de vie en alternant BTS viti-oeno, expériences dans des domaines (La Mongestine en Coteaux d’Aix, château Salettes à Bandol, etc.) et extras le weekend ou le soir au restaurant. En février 2017, Laura Aillaud récupère en fermage trois hectares de vieilles vignes avant d’en acheter trois autres en 2018. Commercialisés en avril 2018, ses premiers vins tirés à 6 500 bouteilles trouvent très vite leur public. « Je suis partie vendre mes quilles sur un salon des vins nature à Chablis (le salon des vins naturels Chai l’un, chai l’autre, ndlr). J’ai vendu en deux jours la moitié de ma production », s’enthousiasme cette « néo », bien consciente du chemin encore à parcourir : « Je suis dans un karma de reconstruction, c’est ce que j’ai à vivre, cela va me coûter beaucoup de sous et de temps mais si on veut défendre et valoriser un terroir, il faut s’en donner la peine » argumente-t-elle.

Bon à savoir Le Luberon compte trois "musées vignerons" : le Musée des Arts et des Métiers du vin au sein du Château de Turcan (Ansouis), le Musée de la Vigne et du Vin à Ménerbes, et le Musée du TireBouchon, également à Ménerbes

A l’exemple de Laura, les néo de toute évidence séduisent par leur peps, leur pratiques culturales, leurs vins décomplexés et leur quête de fraîcheur, un marqueur de ce terroir qui bénéficie de fortes amplitudes thermiques du fait de la présence montagneuse, préservant le mordant des vins rouges et le côté vif et tendu des blancs. C’est le cas de Julien Besson, ancien chef cuisinier à Lourmarin pour un couple de milliardaires américains, installé au domaine de La Cavalière. A 35 ans, sur huit hectares d’une ferme en polyculture laissée à l’abandon qu’il replante peu à peu, cet autodidacte qui « fait du vin comme il cuisine en utilisant les assemblages comme exhausteurs de goûts pour apporter de la tension, du nerf, du vif à un monocépage par exemple qui serait un peu mou », signe pour son deuxième millésime cette année, quatre cuvées en vins de France : un rosé « le Bouquet » (assemblage syrah, merlot, bourboulenc), deux blancs dont un 100% Grenache (la cuvée « GB »), et un rouge « Les Ânes » (syrah, grenache noir). La commercialisation, portée par un important réseau de connaissances chez les bistrotiers de Nice, Marseille, Paris, s’est faite sans aucune difficulté.

Le vigneron Sylvain Morey

Un succès d’estime qui est aussi celui de Ludovic Blairon du domaine La Sarrière à Peypin d’Aigues (en conversion bio). Arrivé en Lubéron en 2002, cet œnologue diplômé de la faculté de pharmacie de Montpellier, formé à la vinification en Australie puis dans les Coteaux d’Aix, a acheté ses premières vignes en 2017. Il en possède aujourd’hui six hectares. Ludovic signe son deuxième millésime avec des cuvées majoritairement en monocépages (histoire d’apprendre ses gammes et de connaître son terroir) en Vins de France et cartonne dès la première année de commercialisation. « J’ai vinifié l’an dernier 15 000 bouteilles. J’ai quasiment tout vendu avec un agent commercial sur Marseille et en faisant la tournée des cavistes parisiens », témoigne-t-il.  La cave du Moulin Vieux à la Butte-aux-cailles, le Petit Ramey à Montmartre, la cave Chez Simone boulevard Arago, etc. Tous ont été séduits par ce jeune quadra monté dans le train pour la capitale avec douze bouteilles sous le bras. Ludovic Blairon ? Un néo recourant aux levures indigènes et adepte du sans sulfites, mais les bonnes années seulement.  Pile-poil dans la tendance d’un certain public amateur de vins gouleyants, sur l’immédiateté, le plaisir, ces petits vins de derrière les fagots « avec des vrais morceaux de vignerons à raconter dedans » dont se délectent les cavistes parisiens.  « Il y a un vent de frais en Lubéron, un air de Loire ou de Roussillon avec tous ces néo qui s’installent et qui n’ont pas forcément les mêmes codes que nos parents », s’enthousiasme Romain Dol. A 37 ans, cet ingénieur agronome revenu en 2013 à la Tour d’Aigues pour y reprendre le domaine familial, est lui aussi sorti du moule. Son grand-père était l’un des membres fondateurs de la cave coopérative du village. Trois générations plus tard, en 2014 Romain quitte la « coopé » pour s’installer en cave particulière avec 15 hectares et devenir ce faisant la « cinquième génération d’agriculteurs et la première de vigneron ». Installé en bio dès la reprise, il s’inscrit lui aussi dans cette mouvance des vins identitaires. Les vins qu’il signe sur une gamme de sept AOP Lubéron ? Des vins sur le fruit, juteux, offrant une belle synthèse de ce qui peut être proposé en Lubéron avec un côté très vif, mordant, qui fait saliver. « En Lubéron, on parle de climat méditerranéen à tendance montagnarde, c’est plus frais !, observe-t-il. On parle avec l’accent mais pas trop et ça va bien à l’appellation, un vignoble métissé aussi dans son public de vignerons. »

Les chiffres-clés → 52 caves particulières ; 10 caves coopératives ; une union de producteurs ; 20 millions de bouteilles par an ; 3 408 hectares ; 47% de rosé, 29% de rouge, 24% de blanc (chiffres 2012)

Ces terroirs frais, cet équilibre des trois saveurs (sucrosité, acidité, amertume) qui signe les grands vins de l’AOP Lubéron, cette belle diversité de l’encépagement avec 25 cépages autorisés dans le cahier des charges, c’est aussi ce qui a attiré dans le Vaucluse, il y a plus de quinze ans, Sylvain Morey de La Bastide du Claux à La Motte d’Aigues. « Je suis Bourguignon d’origine. Chez moi, c’était pinot ou chardonnay, confie le vice-président du syndicat du cru. On a ici une grande latitude qui permet, avec des cépages et des terroirs très différents, de faire à peu près tout ce qui nous plaît », reconnaît-il. Ce « néo » issu de la précédente vague d’installation, tout en étant un ardent défenseur des vins AOP Lubéron, plaide aussi pour une appellation « plurielle », où chacun trouve sa place. « On est à la veille d’un grand chamboulement. Tout le monde doit pouvoir se reconnaître dans ce socle commun qu’est l’appellation », insiste-t-il. Pour y parvenir, le représentant syndical se dit prêt à faire évoluer le cahier des charges de l’AOP et les pratiques œnologiques, « afin que ceux qui s’engagent dans une voie nature par exemple, ne se retrouvent pas exclus des dégustations d’agrément parce que n’étant pas en conformité. » Une grande famille finalement, prête à assumer collectivement son eldorado.

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Photographie → © DR - Vincent Bengold

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