La sale cuisine d’internet, ou le récit salé de la critique des pseudo-critiques

Repas, désir, foodporn et... téléphone dans la cuvette des toilettes

Comme Sylvester ne se sent pas heureux, il va prendre sa vie en main et bientôt lancer le site Critiktonrestau.com. Cette perspective lui redonne une contenance d’autant plus nécessaire que ce soir il veut séduire.

La lumière délicatement orangée nimbe les tables d’une aura de zénitude postmoderne. Ambiance feutrée. Couteaux et fourchettes sonnent grave sur la porcelaine.

— L’éphémère est sans avenir !

Fier de son aphorisme, Sylvester se surprend, doute d’avoir produit seul un tel trait d’esprit - il a dû entendre ça quelque part -, puis choisit de s’en foutre et se l’approprie. L’escroquerie intellectuelle est son talent.

Evengelina sourit de ses belles dents, pas dupe de l’air imprégné de son amant. Elle s’en moque, donner le change suffit, donc baisse les yeux dans un simulacre d’humilité. L’escroquerie affective est son talent. Evengelina flatte et reste polie, c’est Sylvester qui paye, en plus elle compte le quitter ce soir. Puis, elle a faim. Les formalités attendront le café a-t-elle décidé quand elle eut repéré une pana cotta et sa gelée passion, espuma menthe verte, sur la carte des desserts. La menthe facilite la digestion.

À des années-lumière de cette malice féminine, Sylvester examine l’assiette tout juste déposée devant lui et sort son smartphone.

— Ce sublime plat mérite un post.

Il cadre et immortalise un homard qui, déjà mort, se sent peu préoccupé par le droit à l’image. Sylvester oublie un temps Evengelina, soucieux du filtre à appliquer sur le cliché et des emojis qui accompagneront le commentaire Instagram à venir.

Poli aussi, le serveur approche et glisse : « Le chef ne souhaite pas que ses créations soient prises en photo. Bon je n’ai rien vu, mais au moins ne la diffusez pas. »

Lui faire ça devant Evengelina ! Sylvester lève la tête avec l’air d’un César pagnolesque prêt à débattre du Picon-citron-curaçao : un air mi-inspiré, mi-condescendant, mi-agacé.

— J’ai 172 followers sur Instagram, j’offrirai une postérité à ce chef d’œuvre. L’éphémère est sans avenir !

Sylvester s’étonne du côté couteau suisse de son aphorisme qui décidément se place partout. Le serveur poli et éduqué n’indique pas la dimension pléonastique de la sentence qui fait la fierté de son client et repart.

Le grand chelem ! TripAdvisor, La Fourchette, Linternaute, du bien salé que je vais leur mettre.

Le temps revient de s’occuper d’Evengelina.

— Quand on voit ce plat on pourrait se passer de toutes folies sexuelles.

Belles dents blanches pour l’image, mais toujours pas de son du côté d’Evengelina. Tout s’y passe dans la tête où résonne un tu ne crois pas si bien dire.

— Gourmandise ou luxure, je ne saurais quel péché choisir, ajoute Sylvester.

Je le ferai pour toi, continue de penser la belle.

— Tu choisirais quoi, toi ? demande l’ingénu.

— Tu connais ma gourmandise.

— Coquine. Tiens approche un peu tes langoustines.

Et sans attendre que sa compagne s’exécute, Sylvester se lève, s’excuse auprès de la table voisine, se colle contre sa belle et clic clac in the box les crustacés.

Les mots dans la tête d’Evengelina repèrent un espace entre les jolies dents et s’échappent.

— T’es vraiment une tête de nœud ! Payer te donne tous les droits ?

La pana cotta est compromise et le serveur revient.

«  Monsieur, s’il vous plait.

— Je n’ai rien à vous dire.

— Et moi rien à entendre, il suffit juste de ranger ce téléphone et de vous rassoir.

— C’est mon outil de travail, je suis critique gastronomique sur internet. »

Puisque privée de dessert, Evengelina se lâche : « T’entends ce qu’on te dit ?

— Tu vas pas prendre la défense de ce sbire ?

— La politesse, tu connais.

— Ça sert à rien la politesse, juste à entuber ceux que je veux convaincre.

— Donc t’es poli avec moi pour m’entuber.

— Toi c’est pas pareil.

— Et pourquoi ?

— Fais pas semblant de pas comprendre.

— Je ne comprends pas.

— Si tu comprends.

— Je ne comprends pas.

— Tu ne comprends pas quoi ?

Pourquoi tu ne voudrais pas m’entuber.

— Tu ne comprends pas ?

— C’est ce que je te dis

— Tu es de mauvaise foi.

— En fait si, je comprends

— Je le savais.

— Entuber pour convaincre, c’est ta philosophie de petit critique professionnel amateur chéri.

— Critique professionnel amateur, bel oxymore madame », dit le serveur qu’on avait oublié – c’est dire son professionnalisme - avant de ranger son petit sourire pour s’assurer : « Monsieur, pour les photos, vous avez compris ? »

Les mots de Sylvester restent coincés dans son larynx. Incapable de sortir par le haut ils tentent une percée vers le bas et décident de s’exprimer depuis l’estomac sous forme de gargouillis. C’en devient gênant et irrite les compagnes délicates, surtout dans un restaurant sélect. Les lèvres d’Evengelina se serrent si fort qu’on ne voit plus ses belles dents. Son regard ferait trembler les genoux de Clint Eastwood et Sylvester n’est pas Clint Eastwood. Le stress a ces bizarreries de chambouler les intestins et de rendre plus aiguës les paroles prononcées. C’est ainsi une voix de fausset qui annonce « Excuse-moi chérie, je reviens. »

Le homard, toujours en retrait, songe que la probabilité d’arriver en un seul morceau au paradis s’accroît. Ça valait bien la séance de photomaton.

Ses petites affaires faites, Sylvester se penche un peu trop et ne peut que constater le plongeon du smartphone depuis la poche pectorale de sa veste dans la cuvette des WC. Plus de photos. Au temps de l’obsolescence programmée, l’éternel a un goût d’éphémère et une sale odeur.

À son retour, Sylvester se retrouve en tête-à-tête avec un homard bien décidé à vendre cher sa carapace.

Réapparition du serveur

— Madame est partie ?

— ...

— Voulez-vous que je fasse réchauffer votre assiette ?

Sylvester hésite. Le homard fait non de la tête.

— Plus faim. L’addition.

Cinq minutes et le serveur revient avec la note et une assiette.

— Pana cotta en verrine et sa gelée passion, espuma menthe verte. C’est la maison qui offre. La menthe facilite la digestion.

Mais la menthe ne peut pas tout quand internet peut beaucoup. Sylvester repart seul, le ventre qui gronde et la tête qui formule déjà sa revanche. Il ne parlera pas d’Evengelina mais se plaindra du service. Ses likes et la fréquentation de son compte adouciront son amertume, et il se fichera bien que l’opportunité fournie à tous d’émettre un avis ou des photos consultables par la communauté bouleverse l’économie de la restauration.

Une telle saynète est-elle improbable ? Qu’est-ce qui pousse certains clients aux critiques négatives, que celles-ci fussent ou non justifiées ? Dire que le Français est râleur est un peu court. On peut quand même reconnaître chez certains des penchants de petit prof habile à prendre des airs de Jupiter sitôt l’occasion de noter les autres offerte ; il n’est qu’à regarder des émissions telles que Bienvenue chez nous, 4 Mariages pour une lune de miel…. pour s’en convaincre.

Suivre l’actualité suffit pour constater combien le ressentiment envahit la société. Ressentiment des professions libérales contre les fonctionnaires payés par l’impôt, ressentiment des seconds contre les premiers qui gagnent souvent plus, des enfants contre les parents responsables de leur malaise, des parents contre les enfants voleurs de liberté, ressentiment de Sylvester contre un serveur et le monde qui n’est pas assez bien pour lui… Nietzsche a théorisé cette notion. Le ressentiment dévitalise et point le mal-être existentiel. Le ressentiment appelle vengeance. L’homme du ressentiment se sent victime et devient bourreau « car d’instinct celui qui souffre cherche toujours une cause à sa souffrance ; plus exactement un auteur coupable, susceptible de souffrir, - bref un être vivant quelconque sur lequel il puisse décharger ses affects en effigie ou en réalité, sous n’importe quel prétexte.[1] » Aujourd’hui, un smartphone peut véhiculer ce poison quand internet est un outil de pouvoir. Chacun s’improvise photographe et/ou critique et diffuse sa production, quelques-uns sont des Jupiter contrariés. Une mauvaise photo, un avis péremptoire, des centaines de lecteurs potentiels à influencer et le mal est fait. Combien de futurs clients détournés d’un restaurant qui ne demandait qu’à faire ses preuves ?  En lisant les avis Google d’un restaurant particulièrement bien noté je tombe sur « présence d’un cheveu dans un chamallow rôti au dessert… aucun geste commercial vu les circonstances. » Noyé au milieu de centaines d’appréciations élogieuses, un tel avis aura peu d’impact. Qu’en serait-il pour une petite entreprise dont le nombre d’avis sur les sites spécialisés est très réduit ? Et s’il ne s’agissait que d’un filament de caramel ?

Inutile d’évoquer les possibilités de fraudes rémunérées liées à la rédaction de faux avis[2] pour trouver problématique ce phénomène. Loin de moi l’intention d’affirmer que les mécontents sont forcément des Sylvester mal lunés. Je m’interroge juste sur l’aubaine éventuelle de tels avis. Existe-t-elle ? Une expérience désastreuse dans un restaurant, personnellement je n’y reviens pas et le plus souvent la boutique fait long feu (le monde n’est pas si mal fait).

Un échange contradictoire doit être possible entre critique et critiqué. Dans le dispositif qui nous occupe ici, c’est impossible, seule la justice tranche les conflits (en 2014 après une baisse de fréquentation, la gérante d’un restaurant fait condamner une blogueuse nommée L’Irrégulière pour un article intitulé L’Endroit à éviter au Cap-Ferret[3] - toujours visible sur TripAdvisor accompagné de 126 likes).

Le critique part de la création de l’artiste, du chef cuisinier, pour réfléchir sur ce qu’elle peut nous dire. S’il n’est pas artiste lui-même, il a l’expérience de cet art, en connaît son histoire et son langage, et c’est sur cela, autant que sur sa sensibilité, que le véritable critique doit argumenter. La pensée se mûrit et ne peut pas naître sous la seule impulsion de mauvaises passions, cela que l’on soit amateur ou professionnel.

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[1][ La Généalogie de la morale, III, 15 ; Nietzsche

[2]  Lire sur Atabula - Première mondiale : un fraudeur d’avis en ligne passe par la case prison

[3]  Lire sur le Figaro - Condamnée en justice pour avoir critiqué un restaurant sur Internet

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Sur le même sujet Lire toutes les chroniques d'Olivier Bénazet

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Photographie → © DR

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