Manger face à soi-même : la troublante expérience du miroir au restaurant

Seul à table, avec un miroir en face de soi : Narcisse pas tout à fait dans son assiette

C’est une drôle d’expérience qu’il m’a été donnée de vivre il y a peu, dans une gentille table gastronomique allemande, chez Douce Steiner. Non pas celle de manger seul, cela m’arrive plus que régulièrement, mais de me retrouver face à moi-même. Face à mon image, fidèlement reproduite sur un long miroir astucieusement posé sur le mur en face de moi. Pas trop proche, pas trop loin, mon double me dévisageait autant qu’il m’évitait, m’épiait même du coin de l’œil pour voir si l’autre n’avait pas déserté la table.

Étrange sensation que de se voir dans un miroir au restaurant. Le matin et le soir dans la salle de bain, dans la journée histoire de vérifier que la façade tient encore la route, dans le reflet d’une vitrine si la hasard en décide ainsi, mais pendant toute la durée d’un long repas gastronomique, se voir manger, boire, déglutir, bouger son séant et, au final, se juger et se jauger toute une soirée, à moins d’être profondément égocentrique, le miroir interroge, voire dérange.

Forcément, les questions affluent. Pourquoi un tel miroir face à ma table ? Sur les murs, il n’y en a point d’autre. D’ailleurs, toutes les tables voisines sont rondes, la mienne est rectangulaire, avec la banquette bien posée face au pervers objet. Serait-ce la table des âmes solitaires, celle où l’on se psychologise en levant le coude ? Manger seul serait-il mal vu de ce côté-ci du Rhin, le miroir jouerait alors le rôle du fidèle accompagnateur qui ne demande rien, n’exige rien et ne coûte rien ? Ou, inversement, ce miroir serait-il là pour me culpabiliser de manger autant, et de me montrer, preuve à l’appui, que la gloutonnerie solitaire est un vilain défaut ? Tout ce que je sais, c’est que la place du miroir n’est pas le fruit du hasard, et cela, forcément, force à me demander le pourquoi d’un tel choix. La réponse est peut-être là : faire réfléchir la fourchette solitaire à ce détail décoratif et l’enfermer en deux dimensions.

Reste que manger face à soi n’est pas chose aisée. Il faut bien sûr mieux être seul que mal accompagné, la chose est connue, mais de là à plonger son regard dans le sien toute une soirée, c’est une autre histoire. Car, et c’est le plus énervant, le miroir attire l’œil, retient la rétine, provoque le mangeur de par son intangible fidélité à reproduire ce que je lui donne sans rien exiger. Il suffit de ne plus le regarder pour qu’il n’existe plus, le miroir ne s’en vexera pas. Alors, pendant que nous y sommes, cher miroir, retournez-vous et ne me regardez plus, je n’en apprécierai que plus mon diner solitaire.

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Sur le même sujet L’Ambroisie, le temps d’un déjeuner : (très) seul à table

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Pratique → Hôtel-restaurant Hirschen - Douce Steiner - Hauptstrasse 69, Sulzburg (79295), Allemagne - Lien vers le site Internet

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Photographie → © DR

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