Catherine, dame vestiaire de chez Lasserre

On la voit sans la voir. Toute de noir vêtue, la discrétion inscrite comme vertu cardinale. Catherine, dite « Cathy » ou « Dame Catherine », est la Madame vestiaire de chez Lasserre depuis bientôt 30 ans. Portrait.

On la voit sans la voir. Toute de noir vêtue, la discrétion inscrite comme vertu cardinale. Catherine, dite « Cathy » ou « Dame Catherine », est la Madame vestiaire de chez Lasserre depuis bientôt 30 ans. Du mardi au samedi, elle arrive à 18h30 et prépare ses petits cartons qu’elle noircit du nom des clients du soir (pour les salons, de plus simples tickets qu’elle distribue). Elle est là, derrière le lift et le maître d’hôtel, postée une main sur l’autre, les yeux pétillants plissés par son petit sourire. Toujours les mêmes phrases, à Madame d’abord. « Désirez-vous vous débarrasser ? ». « Désirez-vous me confier votre manteau ? ». Passée l’épais rideau qui jouxte le vestiaire à droite, elle agence sur des portants les affaires des hôtes venus s’attabler dans l’une des grandes ambassades de la gastronomie française. Celle fréquentée quotidiennement par André Malraux et Salvador Dali à une époque où brillaient trois étoiles au guide Michelin. C’était dans les années 70. Le génial chef d’orchestre de l’établissement, René Lasserre, acceptait alors la signature et le règlement fin de mois pour ses clients fidèles mais refusait farouchement la carte de crédit. Quand Catherine a fait ses premiers pas chez Lasserre, c’était en novembre 1990, le rectangle de plastique n’était toujours pas à l’ordre du jour. Avant Lasserre, elle officiait au vestiaire aussi. Au Café de la Paix d’abord puis au Relais Plaza, adresse du Plaza Athénée toujours animée par l’emblématique Werner Küchler. Catherine n’est pas très à l’aise quand on la fait parler d’elle. On saura tout de même qu’elle est née à Paris, « dans le douzième » de parents travaillant dans la restauration, fait sa sieste tous les jours. 20 minutes à deux heures. Elle aime les biographies, les polars, la peinture, le jazz et le blues. Dont Memphis Slim, pianiste et chanteur américain qu’elle a déjà rencontré. Une fois, elle a déjeuné chez Lasserre, invitée par la direction. C’était à l’occasion du départ de la caissière des lieux après 40 années de bons et loyaux services.

En 28 ans de maison, embauchée par le premier maître d’hôtel d’alors, Monsieur Henri (« Il avait dû faire du théâtre… »), Catherine a en tête des anecdotes bien sûr. Ne comptez pas sur elle pourtant pour distiller ce qu’elle a vu et entendu de l’intimité des nombreuses personnalités qui passent ici. « Ça manque d’éthique » ajoute-t-elle en désignant les chauffeurs et femmes de ménages qui s’épanchent sur les manies de la reine d’Angleterre. Avec elle, on est loin de ces ministres éphémères qui couchent tout dans un livre sitôt débarqués ou dégoûtés. Tout juste confesse-t-elle qu’un client vint la voir une après-midi pour lui déposer six ou sept paquets au volume différent et qu’elle fut chargée d’apporter les cadeaux à la belle, du plus grand au plus petit, à chaque fois qu’un plat fut servi. Dans la dernière boîte était déposé un diamant. « Les autres clients ne voulaient pas quitter leur table, pour profiter du spectacle ». Encore aujourd’hui, on lui demande régulièrement d’apporter un bouquet de fleurs au cours du repas. Fleurs qu’elle met au frais dans un frigo dédié le temps du dîner. Pendant quelques années, c’est elle qui s’occupait d’ailleurs de la composition florale qui ornait chaque table aux côtés des objets en argent.

Lasserre étant un « restaurant de fête », la veste y encore de rigueur pour les messieurs. Il fut un temps où chemise et cravate complétaient la panoplie obligatoire. Témoin de cette époque, un petit vestibule avec miroir se dévoile à quelques marches de l’escalier. Un escalier jamais emprunté par les clients, ces derniers étant invités à rejoindre la salle à manger du premier via l’ascenseur étroit et désuet qui fait le charme de Lasserre ou de la Tour d’Argent concurrente. Aujourd’hui, Catherine guette « les jeunes » et les Asiatiques qui s’annoncent sans porter de veste et juge de leur taille en coup d’œil. Sept ou huit seront coiffés d’une veste de prêt. Il y en a pour toutes les silhouettes, en plusieurs exemplaires, « du 46 slim au 64 ». Une trentaine au total. Une seule couleur en revanche, le bleu marine, qui s’accorde avec tout.

On demande à nouveau à Catherine de plonger dans ses souvenirs, sans nom bien sûr. Elle hésite. Hésite encore puis accepte. On apprend ainsi qu’un jour, un couple entre pour retrouver ses amis à table mais Monsieur refuse de s’envelopper d’une veste. Furieux de se faire prier, il quittera de son propre chef le restaurant. Seul. L’histoire ne dit pas s’il a dîné d’une mauvaise pizza sur la plus belle avenue du monde… Catherine le dit à demi-mots mais il arrive parfois que des têtus féroces déclinent l’habit et soient malgré tout conduits jusqu'à leur table. C’est qu’avant d’être un temple de l’élégance et de la bienséance, Lasserre est une entreprise. Et puis, comme dans les palaces, il est de mauvais ton de dire non à un client. Au-delà des vestes, il y a aussi des châles à disposition pour les dames, des fois qu’elles frissonneraient lorsque s’éveille l’impressionnant toit-ouvrant de la salle principale peint par Touchagues, qui a fait et fait encore la réputation de la maison.

Des tissus, Catherine en a vus et des beaux. Les clients les plus élégants ? Les Italiens. Quant à Yves-Saint Laurent (la griffe, pas l’homme), elle considère que c’est « le meilleur pour habiller les femmes ». Elle aime aussi regarder s’avancer ces princes d’Arabie Saoudite « en tenue traditionnelle » ou ces couples d’Indiens en costumes locaux. Catherine met à l’abri des « manteaux de prix » et, 21ème siècle oblige, des pochettes d’ordinateurs, des sacs à dos, des valises mêmes. « À l’époque, les gens passaient à l’hôtel avant ». N’y voyez pas une critique mais un simple constat. Il y a aussi ces animaux dont elle s’occupe. Un chat une fois. Des chiens surtout. Un jour, on lui a confié un chien de traîneau qu’elle a attaché au radiateur en fonte dans son vestiaire principal. Il est ressorti de la pièce avec ledit chauffage… Les toilettes, dont elle a la charge, expriment également l’évolution des mœurs. Jusqu’au début des années 2000, elle affirme que les clients ne les fréquentaient pas chez Lasserre. « Ils arrivaient les mains propres » glisse-t-elle élégamment.

« J’aime travailler le soir. Je suis une nuiteuse », murmure celle qui quitte son travail en rhabillant le dernier visage repu. On aurait voulu poursuivre avec elle mais un premier client fait son entrée. Un Asiatique, sans veste. Il est 19h23. « Dame Catherine » entre en scène.

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Pratique → 17 avenue Franklin Delano Roosevelt, Paris (8e arr.) - 0143590213 - www.restaurant-lasserre.com

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Photographie → © EZ

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