La lettre très personnelle d’Alexandre Mazzia, Cuisinier de l’année Gault&Millau 2019 : « Voilà ce que j’ai envie de dire… »

Séquence émotion !

Mon grand-père était pêcheur sur l’Île de Ré. Il aimait les formules. Il m’en répétait une sans cesse : « Aime ton métier, un jour il te le rendra ». Mon grand-père avait raison, le titre de Cuisinier de l’année 2019 Gault&Millau en est l’une des plus belles preuves.

Mon père, lui, vendait du bois en Afrique. Il m’a dit un jour : « Cuisinier, c’est bien, ça permet de voyager et, si on n’est pas trop mauvais, on gagne bien sa vie ». Mon père avait à moitié raison, j’ai beaucoup voyagé et je voyagerai encore.

Pour moi, tout a commencé lors d’un repas avec mes parents chez Joël Robuchon, avenue Raymond Poincaré, à Paris. Je n’étais qu’un enfant, tout juste adolescent. Je me souviens très bien de la prestance et de l’aisance du maître d’hôtel aux cheveux gominés. Je me souviens surtout d’avoir eu le sentiment que nous étions considérés à l’égal de tous les autres clients. Je ne l’ai jamais oublié. Tout a commencé ici. Merci Monsieur Robuchon.

Je garde aussi en mémoire cette autre dicton de mon grand-père : « La parole vaut l’homme ou l’homme ne vaut rien ». Au moment d’être honoré pour mon travail, pour le travail de toute mon équipe, je veux remercier ces hommes de parole qui m’ont ouvert les portes, qui m’ont écouté, inspiré, m’ont aidé à comprendre qui je suis en me consacrant un temps qu’il n’avaient pas forcément, en posant un regard sur moi un regard généreux. Ils n’étaient guidés que par une choses, la bienveillance, sinon pourquoi l’auraient-ils fait ?

Je pense à Santi Santamaria, cœur sensible et créatif, qui m’a ouvert les portes de la grande cuisine contemporaine espagnole.

Je pense à Pierre Gagnaire qui me fera rêver toute ma vie, qui m’a fait comprendre le sens de déconstruire pour reconstruire.

Je pense à David Toutain, « Dadou », mon meilleur ami, sur qui je peux toujours compter, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, homme sensible et merveilleux.

Je pense à Michel Troisgros, homme délicieux avec qui on peut parler aussi bien d’architecture et d’art contemporain que de cuisine.

Je pense à Jean-Luc Rabanel, capable de m’appeler en pleine nuit, de très loin, pour me dire de croire en moi, et de poser toujours un regard sincère et constructif, comme un second papa.

Je pense à Alain Passard, que l’on ne peut qu’aimer, qui m’a permis de comprendre le sens de comment affiner le trait d’une main légère pour mieux l’appuyer.

Je pense à Yannick Alléno, qui m’a fait briller les yeux en 2015 par sa classe étincelante.

Je pense à Gilles Goujon qui m’a tout expliqué sur l’ouverture d’un restaurant, la patience, les erreurs à ne pas commettre, la nécessaire attention aux autres et à soi-même.

Je pense à Luc Dubanchet, journaliste visionnaire sans faux-semblant, boulimique de vie, gourmand à jamais, qui m’a fait vivre un moment unique, mettant en lumière ma cuisine et la ville de Marseille alors que je venais à peine d’ouvrir.

Je pense à Michel Bras qui m’a aidé à comprendre le rôle essentiel de la lumière dans les assiettes, cet éclat au-delà de l’esthétique, cette profondeur qui attrape le regard du gourmet, cette vibration qui m’inspire, au spectacle d’un pin ondulant dans le vent au coeur des calanques.

Je pense à Gérald Passédat, pour ce dîner la veille de la naissance de notre fille Juliette, avec JB et Marco, qui a été une révélation.

Je pense à Pascal Barbot, l’insatiable curieux, au cœur brillant tel un maestro.

Je pense aux frères Pourcel, qui ont mis du soleil dans mon cœur grâce à leur cuisine profondément chantante, a l’image du Sud.

Je pense à Michel Portos, chef de l’année « marseillais » aux paroles franches et sincères.

Je pense à Christophe Bacquié, Emmanuel Renaut, Olivier Nasti, chefs-frères qui montrent une détermination sans faille et des engagements vrais, un exemple

Je pense à Jean-François Rouquette, qui m’a ouvert les portes d’un palace parisien, homme exceptionnel de générosité.

Je pense à Alexandre Couillon qui m’a mis les larmes aux yeux pour son chef de l’année

Je pense aux frères Tourteaux, double bernard-l’hermite exceptionnel, à jamais fraternel

Je pense à Yoann Conte, El Pablo, homme enjoué et envoûtant

Je pense à Franck Pinay-Rabaroust, premier à avoir mis en lumière notre cuisine il y a 7ans déjà, homme attentionné et sincère

Je pense à Oliver Roellinger, qui m’a démontré que l’on pouvait être le capitaine de sa cuisine comme d’un bateau

Je pense à Denis Courtiade, qui me fait briller les yeux par sa passion, chapeau bas Monsieur

Je pense à Anne et Jean-Philippe Garabedian, les généreux, à jamais dans mon cœur

Karine et Ludovic Turac, les Pikatchou de la table au Sud ; Dimitri et Marielle Droisneau, la gentillesse normande, Hervé Rodriguez le baroudeur, Olivier de Basquiat, un frère; Jérôme Roy l’ingénieux, Olivier Dugabelle mon professeur modèle ; Lombardi, l’inclassable ; Robert Amar, le sauveur ; Anne-Sophie allias Churros, Anne-Marie et Gérard Altenburger, Gérard le parrain,Charlotte la sensible,Roland Bonello, The Doc ; les Cortinovis ; Robert Fauchet, le Papi que l’on aimerait tous avoir ; l’équipe de Pointe-noire mené par Vince, le déterminé;Tic et Tac allias Mika et Yu shimatanî ; Julien Claude, le Vosgien ; Jean-Laurent mon frère;Zohra la débutante ; Gourmeditterannee et tant d’autres…

Je pense à Arnaud Donckele, par ses mots tendres et affectueux

Je pense aussi à Hélène Cantin, ma grand-mère, 98 ans printemps, qui m’a soufflé a l’oreille de m’engager dans ce merveilleux monde de la cuisine.

Je pense à mes producteurs, Jean-Baptiste Anfosso, dont les légumes sont des œuvres d’art, Xavier Alazard et ses huiles merveilleuses, Sylvain Erhardt et ses asperges « du Pérou », Grégory Philippe et sa cueillette miraculeuse, Florent, Éric, Fabien et leurs poissons magiques, tous présents lorsque le restaurant était encore en chantier, fidèles parmi les fidèles. Et tous les autres, que je ne peux citer.

Je pense aux Marseillais, joyeux et spontanés, à l’image de cette vieille dame qui m’a reconnu dans un bus, il y a quelques jours, et a fait applaudir tous les voyageurs, chauffeur compris... Larmes aux yeux.

Je pense bien sûr à tous les membres de mon équipe, qui est monstrueuse de générosité.

Samuel Beatrix qui a sauté dans ce projet sans filet, à jamais gravé.

Hafid Groud, 10 ans déjà, qui a surpassé ses peurs et ses limites insoupçonnées qui font ma fierté.

Lucas Pierre le sensible,Antoine Blanchard en qui je me reconnais il y a plusieurs années,Damiano el pasta, Alexis dit Suzette,Maylis la petite,Romain la pile électrique, Clarys la discrète,Thomas a jamais les premiers,Abdou le souriant,Jean-Philippe l’acteur passionné .

Je ne les remercierai jamais assez pour leur rigueur, leur patience, leur confiance, même sur les chemins parfois escarpés où je leur propose de me suivre, certains que nous ferons mieux demain qu’hier.

Je pense à Côme, homme imprévisible de bienveillance, jamais je n’oublierais

Je pense aussi à vous, nouveaux lauréats de la dotation, jeunes talents, sommeliers, pâtissiers, maitres d’hôtel, grands de demain et nouveaux toqués... Félicitations du fond du cœur.

Je pense à la personne la plus importante, essentiel même, que je dois préserver...

Ma femme, Anne, sans qui rien ne serait possible, cousine de sérénité quand le blues s’invite, toujours positive avec cette force de caractère qui m’encourage à aller de l’avant, quelque soit la difficulté. Essentielle et vitale. À jamais ma moitié.

Je pense à mes enfants, Gabriel et Juliette, parce que je pense tout le temps à mes enfants

Je pense enfin à quelqu’un qui ne pourra pas être à Paris avec nous lorsque je recevrai ce prix inespéré et impensable. Il est pourtant à mes côtés depuis très longtemps, c’est un frère d’arme, un frère de coeur. Aujourd’hui, il se bat avec courage contre un mal qui le ronge mais qu’il vaincra, j’en suis sûr.

Cet homme c’est Marco....Mon Marco...!

Il s’appelle Marc Altenburger, mon double de travail, de rigueur, d’abnégation.

Certains d’entre vous le connaisse déjà

Et si vous le permettez...

je souhaite lui dédier ce trophée « de Cuisinier de l’année 2019 ».

Avec ma plus profonde affection, je vous embrasse. Je vous aime

Alexandre le bienheureux !!!!

Ps: Merci Stéphane Mejanes

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Photographie → © FPR

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