Agriculture, alimentation et Dalida

Ou comment Didier Guillaume, ministre de l’agriculture et de l’alimentation, se fait habiller pour l’hiver

Tel le canari envoyé détecter l’éventuelle fuite de gaz meurt asphyxié pour sauver le mineur, les suffocations du bas peuple révèlent les hics de la société. Alors, pour bien manger, ne pas faire comme les défavorisés, toujours à remplir caddies et estomacs de cochonneries. Toujours les premiers malades, toujours les premiers à mourir. Ceux qui privilégient le bio (les précédents n’en sont pas les premiers) l’ont bien compris et tant pis pour les classes populaires si la théorie du ruissellement est inefficace dans le cadre alimentaire. Les miettes des beaux quartiers ne bénéficient pas au chaland du Lidl des quartiers nord. Une miette ruisselle mal car elle fond quand on la mouille. Au centre-ville l’iode des salicornes bio, aux habitants du quatorzième étage le chorizo à 22% de graisses saturées épicé aux E250, E252. Quand les uns hument les oligo-éléments, les seconds s’imprègnent d’hormones de croissance et leurs gosses se baladent les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes.

Ce qui vaut pour le citoyen vaut aussi pour le pays. Régions pauvres, en queue de classement des PIB régionaux pour la métropole et l’outre-mer, Martinique et Guadeloupe le savent bien. Le fumeux clordécone, pesticide interdit dès 1976 aux USA, après que plus de la moitié des employés qui le fabriquaient eurent souffert de troubles neurologiques graves, fut interdit par des politiques français peu réactifs en 1989 (c’est connu, le Français attend une dizaine d’années pour adopter les habitudes américaines), sauf en Guadeloupe et Martinique où, jusqu’en 1993, les ministres de l’agriculture successifs signeront des dérogations pour en perpétuer l’usage. Résultats : des îles polluées pour des siècles, toute la population contaminée, des pêcheurs incités à changer de métier puisque de nombreuses zones sont interdites à la pêche, l’Inserm qui conclut à l’augmentation du risque de cancer de la prostate et des effets sur le développement moteur et intellectuel des nourrissons... et l’on entonne sous les cocotiers Je suis malade, complètement malade.

Autres parents pauvres dans leur domaine, les agriculteurs bio qui n’ont ni bonnets rouges (mais péruviens), ni gilets jaunes (mais à bouloches) ou puissants syndicats derrière eux. Un nouveau monde est en marche, sans eux apparemment. Ils attendent en vain les aides qui auraient dû leur être versées pour 2016, 2017 et 2018 (pour être exact, un tiers des aides de 2016 avait été versé). On entend au fond des champs, J'attendrai, le jour et la nuit, j'attendrai toujours… hymne de ceux qui contractent des prêts pour continuer à travailler et payer leurs taxes. Sûr que dans ces conditions l’investissement est impossible et le bio n’est pas prêt de nourrir le pays. Selon Manuel Ruffez, journaliste à France Inter, « la raison donnée par l'administration, c’est que les services rencontrent des difficultés informatiques, mais les producteurs bio mettent en doute la volonté politique, alors que l'agriculture biologique progresse en France de 15 à 20 % par an et que le gouvernement a supprimé certaines aides au maintien. » J’en conclurai que ces laborieux ne se démerdent pas mal cependant.

Heureusement, comme dit ma voisine bouddhiste, tout est impermanence. Nous voilà revenu tout comme au temps des fleurs, où l'on vivait sans peur, où chaque jour avait un goût de miel. Notre président est planétairement proclamé champion de la Terre et le gouvernement remanié. Le roi est mort ! Vive le roi ! Exit Nicolas Hulot, arriva Gigi l’Amoroso de son vrai nom Didier Guillaume ! L’œil de velours comme une caresse, politique pur jus depuis quarante ans, onze ans président du conseil général de la Drôme, le nouveau ministre de l’agriculture et de l’alimentation déclare le 29 octobre sur France Inter que « la transition vers le bio est irréversible et nous devons y aller » puis précise : « j’ai fait de mon département le premier département bio de France ». O sole mio ! Le nouveau ministre est le roi du bio !

  • Non !
  • Quoi ? Pourquoi non ?

Pas possible ! Dix jours plus tôt, lors de sa première déclaration à RTL, le même a estimé que les scientifiques devaient prouver que les pesticides ont des conséquences sur la santé notamment celle des nouveau-nés. « Il y a peut-être des soupçons, mais il n'y a aucune preuve scientifique », a-t-il déclaré. Mince, Gigi a des personnalités multiples ? J’enquête à nouveau et lis dans L’Obs[1], qui revient sur l’interview donnée à RTL, que : « Didier Guillaume, […] avait voté contre l'interdiction du glyphosate lorsqu'il était sénateur. » Alors là un mythe s’effondre, le roi est nu. Méfions-nous quand même des journalistes souvent prompts à se payer un politique : je remonte à la source et réécoute l’entretien. Didier Guillaume est précis, ce n’est pas contre l’interdiction du glyphosate qu’il n’a pas voté mais contre la proposition d’inscription dans la loi de l’interdiction du glyphosate. Si vous n’êtes pas perdu dans les négations vous verrez la nuance. Elle est réelle certes mais un peu fumeuse. Le roi se meurt mais se justifie. Il ne trouvait pas l’intérêt de légiférer puisque l’interdiction du glyphosate tombe sous le coup du bon sens. C’est bien connu, l’histoire de l’humanité montre que le bon sens dirige le monde ! Pourquoi se prendre la tête avec le réchauffement climatique, laissons agir le bon sens. Inutile de légiférer. En plus, si Gigi le dit on peut avoir confiance. Il en connaît un rayon sur le côté olé olé des lois puisque il est sénateur. Son rôle n’est-il pas de proposer ces lois, de les discuter et de les voter ? Là Gigi, tu nous la fais à l’envers. Ici, le roi est mort.

Nous en faut-il un autre ? Doit-on ne compter que sur nous ?

L’impermanence m’épuise. Vite, une cuiller d’oméga-3. Soulagé, mon ironie cède à l’indulgence. Une indulgence bienvenue tant il est vrai que notre nouveau ministre doit trouver en urgence une solution à des décennies de laisser-aller. N’est pas un mauvais bougre celui qui clame avoir fait de la Drôme le premier département bio. Car c’est vrai, 18% des terres cultivées y sont bio contre 2% pour le reste du territoire. Mais, Gigi, pourquoi je tique encore ? Peut-être parce que t’as pas fait ça seul. Oui Gigi, tu oublies Giorgio à la guitare, Sandro à la mandoline et ceux qui dansent en frappant du tambourin reconnaissables à leur bonnets péruviens et pulls à bouloches. Le militantisme bio n’a pas débuté dans les couloirs d’un conseil départemental. Ce n’est pas toi qui as usé ta force à bêcher les sols et arracher les mauvaises herbes. À la base ne serait-ce pas plutôt des associatifs, des paysans, qui ont fait du département que tu présidais le premier de France en agriculture biologique ? N’y avait-il pas là un désir préalable des citoyens qui t’ont élu ? Le peuple n’a-t-il pas pris en main son destin, pour ne pas dire repris le pouvoir sur son existence ? Toi, tu as tenu ton rôle d’élu (et c’est déjà beaucoup) en facilitant ce qui est, selon tes mots, une transition irréversible. Bravo pour ça. Vraiment, sincèrement, bravo. Alors maintenant ministre de l’agriculture et de l’alimentation, il te reste à faire la même chose à grande échelle. Commence par verser les aides depuis trois ans promises pour que des projets entrepreneuriaux en agriculture biologique puissent continuer d’exister.

Évite aussi les déclarations équivoques comme quand tu réclames aux scientifiques de faire les preuves de la nocivité des pesticides. As-tu connaissance de l’expertise collective de l’Inserm[2] qui date de 2013 sur leurs risques sur la santé ? Sinon, s’il faut réaliser une expérience scientifique pour prouver que le bio améliore la santé, commençons tout de suite, le temps presse. Constituons aléatoirement deux groupes de 5 000 bébés issus d’un panel représentatif de la société. Un groupe sera nourri au bio, l’autre à l’industriel, gavés de fruits et légumes aux pesticides, d’additifs (le bio industriel sera un sujet à discuter un autre jour). Dans quarante ans on évalue les dégâts, on compte les morts, on regarde quel groupe a coûté le plus cher à la société. Du scientifique, en voici encore dans un article de la revue Nature sur les recherches menées par l’INRA et l’université de Rennes qui démontrent que l’agriculture biologique lutte plus efficacement contre les maladies des végétaux que l’agriculture conventionnelle[3]. Cela date de juillet 2018 et met à mal le seul argument encore en faveur des pesticides.

Et puis il y a aussi cette étude qui montre un abaissement de 25% des risques de cancer chez les consommateurs de bio. Bon j’ai vu que d’aucuns ont chipoté tout de suite alors voyons les choses autrement : puisque l’alimentation bio était, fut un temps, l’alimentation naturelle, un temps où les cancers se faisaient plus discrets, ne peut-on pas plutôt demander aux scientifiques adoubés par l’industrie agro-alimentaire de prouver qu’elle n’élève pas de 25% le taux de cancers ? Eh eh, moi aussi je sais manier les négations !

La science est une chose, la politique en est une autre, c’est la tienne. J’ai évoqué plus haut les aides fantômes au bio, eh bien j’entendais encore ce matin que Renaud Honoré, journaliste des Échos, a décortiqué les rapports qui permettraient aux députés de voter le budget 2019 de l’agriculture. À bien y regarder, il constate qu’en 2017 l’utilisation des pesticides a augmenté en France de 0,3% alors que pour respecter les engagements elle aurait dû baisser nettement. L’objectif, réaffirmé au printemps, était une baisse de 25% d’ici 2020 et 50% d’ici 2050. Explication du gouvernement : il y aurait une baisse de 6% de l’usage des pesticides les plus dangereux mais une hausse de 6% des produits un peu moins dangereux (ceux au potentiel cancérigène « supposé » (sic)). Ne serait-on pas encore ici dans l’enfumage ?

Il est temps de conclure provisoirement. Pendant que certains mystifient, les plus fragiles subissent et ceux censés les protéger tergiversent. Si tout cela était une comédie musicale, les laissés-pour-compte pourraient entonner :

Encore des mots toujours des mots les mêmes mots
Rien que des mots
Des mots faciles des mots fragiles, c'était trop beau
Bien trop beau
Mais c'est fini le temps des rêves
Les souvenirs se fanent aussi quand on les oublie
Caramels, bonbons et chocolats
Merci pas pour moi mais,
Tu peux bien les offrir à une autre
Qui aime le vent et le parfum des roses
Moi les mots tendres enrobés de douceur
Se posent sur ma bouche mais jamais sur mon cœur 

Pas très dansant tout ça.

Et vous, chers représentants du peuple, savez-vous sur quel pied danser ?

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[1] https://www.nouvelobs.com/planete/20181019.OBS4188/pesticides-didier-guillaume-reclame-aux-scientifiques-des-preuves-de-l-impact-sur-la-sante.html#xtor=EPR-127-[ObsPolitique]-20181019

[2] https://www.inserm.fr/information-en-sante/expertises-collectives/pesticides-effets-sur-sante

[3] Revue Nature 16 juillet 2018 : https://www.nature.com/articles/s41893-018-0102-4

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Sur le même sujet Lire tous les billets d'opinion d'Olivier Bénazet

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Photographie → © AFP Lionel Bonaventure

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